Les aelas de la vie

Écrit par VERNET Orane (3 ème, Collège Noès de Pessac)

Les aelas de la vie

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Mais qu’était cet être ? Lui voulait-il du mal ? Elle se retourna pour chercher de nouveau ce regard mais elle ne rencontra que le sien dans le reflet de la vitre, la chose avait disparu. Elle n’eut pas le temps de s’attarder plus sur ses pensées, sa mère était là. Elle était déjà en retard pour son rendez-vous. Toutes deux montèrent en hâte dans la voiture et sa mère tourna la clef du contact. Il faisait froid et le moteur de la petite voiture qui avait vécu plus qu’il n’aurait fallu avait du mal à démarrer. Après quelques essais décourageants le véhicule se mit en marche et elles arrivèrent à destination. Elles s’assirent dans la salle d’attente. Comme Lola, il y avait là des femmes, hommes, enfants sans cheveux qui attendaient qu’on leur redonne espoir. A côté d’elle une femme s’était assise avec son enfant. Le petit n’avait plus de cheveux non plus mais son visage était orné d’un sourire qui illuminait toute la salle. La femme elle, avait le visage creusé par l’inquiétude. Lola se tourna alors vers sa mère. Elle aussi avait le visage creusé, ses traits s’étaient tirés pour devenir aussi saillants que des lames, elle était fatiguée, son regard autrefois pétillant était devenu las et Lola savait qu’elle y était pour beaucoup. Un grand monsieur moustachu l’appela afin qu’elle parte faire sa protonthérapie. Cela faisait déjà plusieurs années qu’elle y venait et le centre lui était devenu familier. Sa tumeur cérébrale s’était déclarée à l’âge de dix ans et ne l’avait plus quittée, elle se rendait alors dans ce centre pour tenter de lutter contre cette féroce adversaire.

La séance terminée, elle retourna chez elle avec sa mère qui l’avait patiemment attendue dans la salle voisine. La jeune fille avait fait des examens que les médecins avaient scrupuleusement analysés et sa mère était convoquée trois jours plus tard dans le bureau du médecin en sa charge. Lola se mit alors à sourire, tout était peut-être fini, elle allait certainement enfin pouvoir avoir une vie normale.

Elle plongea la main dans sa poche et en ressortit l’article découpé du journal qu’elle avait lu quelques heures plus tôt. Il décrivait les conditions dans lesquelles les animaux étaient élevés, de leur naissance calculée à leur mort préméditée. Cet article l’avait indignée, appartenir à une espèce se pensant supérieure et se donnant tous les droits injustement l’écœurait. L’animal ne demande rien et ne possède rien, sauf sa vie que nous lui volons à notre profit. Ce bout de texte lui avait brisé le cœur et fait perdre en partie ses yeux d’enfants. Une sagesse et une volonté de fer avaient semblé l’envahir. Elle s’était arrêtée de lire pendant un temps qui ne possédait plus de repère et elle s’était promis qu’une fois sa maladie combattue et ses restrictions alimentaires oubliées elle braverait ces injustices. Elle ajouterait sa goutte dans cet immense océan.
Elle repensa à l’individu, à l’ogre, qui l’avait fixée après qu’elle eut refermé son journal. Son regard avait lu dans son âme d’une façon effrayante et son aspect semblait à la fois humain et animal, comme si tout élément vivant pouvait s’y refléter. Non pas un reflet égoïste nous faisant voir ce que nous avons été , sommes et surtout ce que nous ne sommes pas, mais un reflet noble qui ouvre les yeux et nous fait entrevoir nos rêves. Elle décida d’en parler à sa mère qui l’écouta avec bienveillance, elle lui répondit que les ogres n’existaient que dans les contes et, comme pour la convaincre, l’invita à réfléchir sur la rationalité de ses dires. Lola raisonna alors un instant, on lui avait toujours enseigné que le monde d’aujourd’hui ne laissait pas de place à la stupidité. La stupidité se résumant aux faits extravagants que la société ne reconnaissait pas. Sa mère avait raison, les ogres n’existaient pas et elle avait du tourner son scénario dans sa tête.

*

Il s’appelait Pedro. Chaque soir, après une longue journée, il venait admirer les bêtes que la réserve voisine lui permettait de regarder. Il se plaisait à observer les petits bouts de vie de chaque type, tous si différents et plus intéressants les uns que les autres, mais il affectionnait tout particulièrement une espèce, très autonome et bien domestiquée, les aelas. Ce soir là, son regard curieux l’avait mené à un petit être. Il s’était approché, celui-ci paraissait différent et il s’amusait à le voir s’agiter dans tous les sens, se demandant ce qui pouvait tant le préoccuper. Il resta à le suivre du regard toute la soirée, jusqu’à ce que le joli sanctuaire se ferme, il se promit alors de revenir plus tôt le lendemain.

*

La lumière du soleil lui caressait le visage tandis que son réveil sonnait à l’en rendre sourde. Elle se leva et se prépara pour la rude journée qui l’attendait. Une journée d’école. Elle endossa son sac, embrassa sa mère qui se rendait à l’hôpital afin de connaître les résultats de ses dernières analyses et partit pour prendre son bus. Là, l’enfer commençait. C’était d’abord des regards fuyants en guise de bonjour puis des chuchotements et des sourires moqueurs qui l’accueillaient. Elle était seule et se sentait à part. D’abord par son caractère puis par sa maladie. Chaque jour d’école se déroulait de la même façon, comme un jeu d’acteurs qu’il fallait répéter jusqu’à la perfection. Elle entrait dans le bus et atteignait l’école où ses camarades ne lui prêtaient attention que pour rire de son crâne nu et de ses vêtements jugés démodés. Elle avait fini avec le temps par cesser de prendre les choses à coeur, car elle avait découvert que l’Homme était trop égocentrique pour voir en l’autre, autre chose que lui-même. Ainsi, chaque fois qu’on la prenait comme bouc émissaire, elle aspirait à la compassion et se demandait ce qui avait amené ces personnes à décharger autant de haine et à avoir aussi peur. Alors elle passait ses journées à rêver d’autre chose et à observer, puis elle rentrait chez elle et tenait un compte rendu de ses découvertes. Ce jour-là, elle avait observé ses camarades, leurs masques plus souvent en accord avec les opinions des autres qu’avec la personne profonde de celui ou celle qui le porte. En constatant cela, Lola fut bien contente de ne pas s’embarrasser d’un tel déguisement et de vivre en accord avec elle-même. Tout à coup une migraine tortionnaire l’assaillit. Des milliers de poignards semblaient s’enfoncer dans son crâne et sa tête semblait prête à exploser. Elle hurla d’une douleur qui la rendit inconsciente.

*

Il arriva en hâte, le sourire aux lèvres. Il n’avait même pas pris le temps de repasser chez lui, aussitôt qu’il avait pu, il avait filé contempler le petit être. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il se rendait auprès de cette étrange cage et son intérêt grandissait à chaque instant. Il chercha du regard le petit aela auquel il s’était attaché, il ne le trouvait pas et quelque chose semblait avoir changé. Inquiet, il se pencha au dessus de la cage, laissant flotter son collier de plumes, afin de l’explorer. Une peur et un désespoir s’emparèrent de lui, et s’il ne le revoyait plus ? Cette idée lui parut insupportable, si bien que dès qu’il l’aperçut, il ressentit un immense soulagement.

*

Sa mère était à son chevet, une rivière de larmes se dessinait sur son visage. La jeune fille était restée inconsciente un long moment et son regard s’attarda sur le dossier médical posé sur la commode. Aucune ne prononçait un mot mais toutes les deux se comprenaient, comme si le silence traduisait mieux leur pensée que n’importe quelle parole. Lola embrassa sa mère puis descendit du lit, gravit les escaliers et parcourut le jardin. Elle était bien. Elle marcha à travers les maisons, rues, chemins, jusqu’à se retrouver dans un champ ; là un vol d’oiseau la surplomba. Elle admira ce spectacle, fascinée par la valse que lui offraient les volatiles. Ils s’approchaient, s’éloignaient, tournaient et dansaient, s’offrant au vent et au ciel. Subjuguée, Lola se demanda si un jour elle trouverait pareil bonheur. A cet instant une plume se présenta à ses pieds, elle était blanche, petite mais dense. Elle la ramassa et son contact si doux lui rappela un homme âgé qu’elle avait rencontré au début de sa maladie, il lui avait raconté que le monde n’était fait que de signes qu’on pouvait apprendre à décrypter avec un peu d’attention et beaucoup de cœur. Une plume est un signe. Lola sut qu’elle n’avait plus besoin d’avoir peur et que le bonheur était proche. Elle rentra rassurer sa mère et lui déversa tout l’amour qu’elle avait pour elle, un amour sans limite que rien, pas même la mort, ne peut écorcher. Alors sans crainte, elle s’endormit pour toujours.

*

Le grand bonhomme cueillit son aela, il tenait dans sa main, et il s’était assoupi. Il retourna chez lui, prenant toutes les précautions pour ne pas réveiller le petit être. Il l’observa et se souvint de toutes les fois qu’il s’en était approché, qu’il avait franchi les barrières qui le maintenaient à distance et s’était servi de toute sa volonté pour lui apparaître. Une fois, il avait collé son front à sa fenêtre mais l’avait effrayé, alors il s’en était allé. Le petit être bougea, laissant tomber de sa poche un bout de journal découpé ainsi qu’une plume en tout point identique à celles pendant à son cou. Il gagna sa maison. Une maison dont les murs n’avaient pas étaient bâtis de ciment et de briques, mais d’amour et de compassion et il poussa alors la porte dont l’encadrement n’existait que par la force de quelques mots : Rien n’est une fin mais tout est un début, il suffit de regarder avec les yeux du cœur et non ceux de la raison.

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