Les yeux jaunes

Écrit par SLOTTJE Aude (3 ème, Collège Louis Pasteur de Villejuif)

Les yeux jaunes

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face en s’efforçant de ne pas courir.

Elle quitta la cuisine en tentant à grand-peine de maîtriser son cœur qui cognait contre sa poitrine comme s’il voulait s’en échapper.

  • Maman ? appela-t-elle à mi-voix, comme pour ne pas alerter l’homme derrière la vitre.
    Soudain, elle se souvint que ses parents n’étaient pas là. Ils étaient partis pour le week-end à Paris. Sa peur grimpa d’un cran. Comme chaque fois qu’elle était effrayée, son diaphragme se contracta, l’empêchant presque de respirer. Elle grimpa l’escalier, se concentrant sur le grincement familier des vieilles marches de bois pour juguler la panique qui montait. Arrivée en haut, elle tenta d’inspirer profondément pour se calmer. Il lui semblait que les yeux de l’homme ne la quittait pas, malgré les murs. Son regard était si intense, si sauvage... Exactement comme... comme un loup. Oui, c’était ça, il avait des yeux de loup. Elle s’assit sur le parquet, le temps de reprendre un peu son calme. Puis elle prit son courage à deux mains et redescendit les marches une par une. Prudemment, le cœur prêt à éclater, elle passa la tête par la porte et regarda la vitre.
    L’homme avait disparu.

Lola était assise sur le canapé, face au téléphone qu’elle fixait sans le voir. Blottie contre le cuir marron craquelé, enroulée dans son plaid à carreaux, elle avait fermé tous les volets et les rideaux de la maison et s’était installée là. Elle était toute seule dans sa maison vide, avec un homme-loup qui rôdait dehors en la cherchant sûrement. Elle n’avait jamais eu aussi peur de sa vie. Elle avait longuement hésité à appeler ses parents, prenant le téléphone, composant le numéro, le doigt suspendu au-dessus du bouton ’’décrocher’’, mais chaque fois, un mouvement brusque lui faisait reposer le combiné sur le socle. Elle répugnait à gâcher le week-end de ses parents pour un simple pressentiment. Mais le regard de l’homme-loup qui la fixait hantait ses pensées. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, il revenait danser sur ses paupières, l’empêchant de s’endormir. Elle resta ainsi toute la journée. Son collage abandonné gisait sur la table de la cuisine, mais elle avait trop peur pour aller le chercher. Et si l’homme était là de nouveau, à l’observer à travers le carreau ?
Elle passa toute la journée du samedi allongée sur le canapé, les yeux grands ouverts, sursautant au moindre bruit. Lorsque la vieille horloge du salon sonna huit heures, elle tressaillit. Elle avait les nerfs en pelote. Vers neuf heures, poussée par la faim, elle se décolla du canapé et se dirigea en tremblant vers la cuisine. Elle poussa la porte doucement. Elle jeta un œil vers la fenêtre, redoutant ce qu’elle allait y trouver... Rien. Il n’était pas là. Soulagée mais pas rassurée, elle se dirigea à pas prudents vers le placard. Elle retourna dans le salon avec un réserve de biscuits et de lait. En poussant la porte de l’autre côté du couloir, elle aurait hurlé de terreur si ses cordes vocales lui avaient obéi.
L’homme-loup était là, dans le salon, derrière le canapé. Il était debout et son regard sauvage la fixait intensément. Le temps qu’elle cligne des yeux, il n’était plus là. Il semblait n’avoir jamais existé et pourtant, les traces humides qu’il avait laissées sur le tapis prouvaient sa venue. Lola était à présent terrifiée. Elle monta dans sa chambre et claqua la porte, qu’elle ferma à clé. Claquant des dents, elle s’enroula dans la couverture de son lit et garda les yeux fixés sur la porte, s’attendant à la voir s’ouvrir à tout moment.
C’est ainsi que ses parents la trouvèrent, le dimanche soir en rentrant. Les nerfs à vif, elle avait passé son dimanche sur son lit, n’osant bouger, même pour chercher à manger. Lorsque sa mère ouvrit la porte de sa chambre, elle se mit à pleurer de soulagement. Surprise, sa mère demanda :

  • Mais enfin, ma chérie, qu’est-ce qui se passe ? Il y a un problème ?

Mais Lola était incapable de répondre. De violents sanglots secouaient sa poitrine, se mêlant au bruit de la pluie qui tambourinait sur le toit. Elle se blottit contre la chaleur de sa mère qui la berça doucement en lui caressant les cheveux. Lorsque la jeune fille se fut calmée, elle expliqua d’une voix entrecoupée de hoquets :

  • Maman, il y avait un homme... un homme-loup... il m’observait par la vitre de la cuisine... j’ai eu tellement peur que... que... j’ai passé la journée dans le canapé... et je suis allée à la cuisine parce que j’avais trop faim... quand je suis revenue, il était là... il m’observait... je me suis enfermée dans ma chambre...
  • Pendant deux jours ? Tu n’es pas sortie ?
  • Non, j’avais trop... trop peur...
  • Ma chérie, tu aurais dû nous appeler, on serait rentrés...
  • Le téléphone était en bas.

La mère de Lola la prit à nouveau dans ses bras. Sa fille avait les nerfs solides. Son état était tout à fait inhabituel. Le père de Lola arriva à cet instant :

  • Rien ne manque, dit-il. Ce n’était pas un cambrioleur.
  • C’était un homme-loup. Si tu avais vu ses yeux, maman... Ses yeux...

À cet instant, le premier coup de tonnerre retentit.
Toute la nuit, l’orage se déchaîna. Les éclairs s’enchaînaient à une cadence effrénée, le tonnerre grondait en un roulement ininterrompu. La pluie martelait le toit qui gémissait sous les rafales de vent.
Le lendemain, la mère de Lola voulut faire venir le médecin, mais l’orage de la veille avait fait tomber des arbres sur la route. Ils étaient coincés dans leur maison isolée au milieu de la forêt.

Durant une semaine, ils ne purent se rendre nulle part. Lola était clouée au lit par une violente fièvre. Délirant sans arrêt, elle prit tour à tour sa mère pour un lampadaire, un pichet et un croque-monsieur. Enfin, la fièvre tomba et Lola put se lever. On était samedi après-midi, le week-end était entamé, et la route était enfin dégagée. Lola passa un week-end tranquille et l’homme-loup ne se montra pas.
Lorsque lundi revint, la mère de Lola l’accompagna au collège. Le village était distant de deux kilomètres au plus, mais Lola ne quitta pas sa mère des yeux. Elle avait bien trop peur de voir l’homme-loup si elle regardait par la fenêtre de la voiture. Une fois au collège, elle retrouva ses amies, mais il ne lui sortit pas de la tête. Elle resta sur le qui-vive toute la journée, s’attendant presque à le voir pousser la porte de la salle de classe. Mais elle ne le vit pas. Ses amies s’inquiétaient de la voir si taciturne, mais elle était incapable de rire ou même de parler sans que sa voix se brise. Le soir, sa mère vint la chercher. En arrivant, la mère de Lola lui prépara le goûter dans la cuisine. Lola l’attendit dans le salon. Brusquement, elle poussa un hurlement de terreur. Sa mère affolée déboula dans la pièce et trouva sa fille paralysée sur le canapé, la bouche ouverte en un cri éteint, les yeux écarquillés fixés sur la fenêtre. Elle balbutia :

  • Il était là ! Maman, l’homme-loup était là !

Sa mère se précipita vers la fenêtre. Elle l’ouvrit et se pencha au-dehors, mais ne vit personne. Mais en baissant les yeux, elle vit deux immenses empreintes de pieds dans la boue.

Lola ne dormit pas de la nuit. Contrairement à son habitude, elle avait fermé les volets et les rideaux de sa chambre et bouclé la porte à double tour, mais cela ne suffisait pas à la rassurer. Elle restait immobile dans son lit, craignant qu’un mouvement attire celui qui hantait son esprit. Le lendemain, elle se rendit au collège les traits tirés, avec sous les yeux de grandes cernes noires. La matinée passa sans incident. Mais alors qu’elle sortait de la cantine, elle se figea. Il était là, mal caché derrière un buisson rachitique, l’observant de ses yeux jaunes et sauvages. Incapable de bouger, elle ne put suivre ses amies qui s’éloignaient déjà. Lorsqu’une d’elle l’appela, l’homme-loup s’esquiva. Lola reprit lentement sa route, tentant de reprendre le contrôle de son cœur qui battait si fort qu’elle s’étonnait de n’avoir pas encore explosé. Elle hésita toute l’après-midi à en parler à ses amies, mais finalement n’en fit rien. Au mieux, elles la traiteraient de folle, au pire elles iraient prévenir le principal. Et ça, il n’en était pas question. Alors, elle se tut. À la fin de la journée, elle tergiversa de nouveau. Devait-elle prévenir sa mère ? Alors qu’elles arrivaient dans la cour de la maison, Lola décida finalement de ne pas lui en parler. Avec un peu de chance, ce ne serait bientôt qu’un mauvais souvenir.
Le lendemain, en arrivant au collège, Lola faillit avoir une attaque en voyant l’homme-loup caché parmi les voitures des professeurs. Elle ne le regarda qu’un instant. Jetant un coup d’œil derrière elle, elle le vit de nouveau. Son imagination lui jouait-elle un tour ? Il lui semblait qu’il s’était rapproché. Elle regarda précipitamment devant elle. Puis, comme poussée par un instinct plus fort qu’elle, elle se retourna de nouveau. Il avait disparu.
Lola vit à nouveau l’homme-loup dans la cour. Puis derrière un arbre, à la sortie. Et elle était certaine de l’avoir aperçu dans la forêt qui encerclait la route. Chaque fois, ce n’était qu’une fraction de seconde, il disparaissait dès qu’elle se retournait. Elle était certaine d’être la seule à le voir. Elle n’osait plus dormir seule et se glissait chaque soir dans le lit de ses parents, où elle restait jusqu’au matin. Ses cernes augmentaient chaque jour, chaque fois qu’elle voyait l’homme-loup. Il la hantait, la privait de tout sommeil et de toute évasion. La peur la tenaillait. Plus que la peur, la terreur était en train de se nicher au fond de ses entrailles. Il jouait avec ses nerfs. Il savait tous ses tourments. Il savait tout. Elle regardait si souvent derrière elle que c’était devenu un tic. Elle commençait à devenir folle. Cette menace latente, ce regard fixé sur elle à chaque instant pesait sur son esprit à tel point qu’elle craignait de le voir craquer. Elle le voyait partout, il était partout. Ses yeux de loup l’observaient sans relâche. Et il était chaque jour plus près...
Un soir, alors que Lola était sur le canapé, elle entendait sa mère s’affairer dans la cuisine. Soudain, elle le vit : il l’observait sans même prendre la peine de se cacher, debout derrière la fenêtre du salon. Pétrifiée, elle ne put hurler quand il l’ouvrit d’un brusque coup de poing. Il s’introduisit dans la pièce. Il s’avança à pas de loup. Lola ne le quittait pas des yeux, l’esprit embrumé par la terrible angoisse qui déferlait dans son ventre, soulevait son cœur et emportait son cerveau dans un torrent tourbillonnant. L’homme-loup s’approchait... s’approchait... et sa mère qui n’entendait rien... Soudain, il se rassembla et d’une détente formidable, il bondit sur elle.
Lola hurla.
Au fin fond de la forêt, l’homme-loup ouvrit brusquement les yeux. Il était troublé. Son rêve était si étrange... Levant le nez en l’air, il s’élança à travers les arbres, courant à quatre pattes sans bruit, comme un loup.

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