Retrouvailles

Écrit par Matthieu Combe, incipit 2, en 3ème au Collège La Moulinière à Domène (38). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscure qu’était la guerre.
Le sol trembla violemment lorsqu’un obus vint s’écraser sur le toit d’une maison déjà dévorée par les flammes. Elle sentit le souffle de la déflagration s’abattre sur son visage : puissant, ravageur, irrésistible. Elle demeura figée durant d’interminables secondes comme si cette explosion avait ôté le peu de forces qui lui permettaient d’avancer et de protéger sa fille, cet être innocent blotti contre sa poitrine.
− Ça va, demanda-t-elle, tu n’as rien ?
Une crainte perçait dans sa voix d’habitude si douce et assurée. L’enfant releva la tête. Des sillons partaient de ses yeux profonds, dépassaient ses pommettes roses et disparaissaient sous son menton. Mais elle ne pleurait plus. La présence maternelle avait suffi à la réconforter.
− Elle est où ma poupée ?
− Ne t’en fais pas, on va la trouver.

Il fallait que Rose se lève, qu’elle pousse sur ses jambes fragiles pour se redresser. Elle connaissait le principe, pourtant elle n’y parvenait pas. Rose, allongée dans un mélange de terre, de débris et de poussière, restait immobile, silencieuse et abandonnée. Non pas abandonnée. Elle ne pouvait et ne voulait pas se résoudre à penser ceci. Son amie viendrait la chercher. Elle ne la laisserait pas ici. Depuis ce jour où, dans le secret le plus total, elles s’étaient promis de ne jamais se séparer l’une de l’autre, elles étaient inexorablement liées.
Rose fit une nouvelle tentative. Acquérir de la vitesse en soulevant et abaissant son buste, puis transformer cette vitesse et appuyer sur ses jambes au moment propice. Cette fois, il y eut quelque chose de différent. Une agréable sensation de grandeur envahit son corps et elle comprit qu’elle se trouvait debout. Immense et majestueux ou minuscule et insignifiant, tout dépendait du point de vue, mais pour elle, cela représentait un incroyable exploit. Après tout, les miracles ne sont possibles que si nous y croyons.

La mère, perdue au milieu des ruines du village qui l’avait vu grandir, ne reconnaissait rien autour d’elle. Même les rues, qu’elle arpentait depuis sa plus tendre enfance, étaient désormais de vastes inconnues, jonchées de décombres et de cendres. Les détails qui caractérisaient jusqu’alors son quotidien avaient disparu sous les assauts dévastateurs de la mort et du sang. Comment l’homme avait-il pu atteindre un tel degré de folie pour s’évertuer à détruire ce qu’il avait mis tant de temps et de volonté à bâtir ? Cela, la mère ne savait l’expliquer et elle assistait, impuissante, au terrifiant spectacle d’acharnement qui se déroulait sous ses yeux.
Elle aurait voulu hurler, dévoiler sa colère, expulser sa haine, mais quel serait l’intérêt d’un acte aussi dérisoire que d’exprimer son opinion dans une société qui ne vous écoutait plus. Le seul geste qu’elle accomplit finalement fut de serrer sa fille contre sa poitrine, comme pour s’assurer de son existence. Elle était l’être cher pour qui elle se battrait quoi qu’il advienne. Elle était l’unique raison de son combat et de sa survie. Elle était son enfant, qu’en aucun cas, elle n’abandonnerait.

Rose avançait, vive et déterminée. Le feu se propageait autour de son être fragile, mais elle ne s’en souciait guère. Sa volonté guidait ses pas et l’entraînait vers son amie. Elle avait cette formidable impression d’être invincible ; une entité si puissante qu’aucun homme ne se risquerait à obstruer son passage.
En réalité, personne ne remarquait sa présence. Elle était semblable à un grain de sable dans l’immensité d’un désert ou à un brin d’herbe dans la grandeur d’une plaine : imperceptible lorsqu’on regarde la surface et exceptionnelle dès que l’on prête plus d’attention aux détails.
Rose courait à présent et, malgré la peur, les pleurs, la guerre, elle ressentait de la fierté. Fière de ce qu’elle avait accompli, fière de son courage et de sa ténacité, fière de vivre, même si c’était dans un monde fait de rage et de souffrance.
Soudain, elle s’arrêta. Ses muscles se raidirent. Rose avait vu quelque chose. Quelque chose qu’elle connaissait. Quelque chose de terrifiant. Un frisson parcourut son dos. Elle s’approcha et observa l’objet. Oui, c’était bien ce qu’elle croyait. Par terre, se trouvait un collier en or. Une fine chaîne brillante qui reflétait la danse macabre des flammes. Un bijou merveilleux, enfoui dans la boue. Ce collier avait été offert à son amie le jour de son baptême. Rose le savait car son amie ne s’en séparait jamais, même pour dormir. Alors pourquoi était-il ici et non au cou de sa propriétaire ? Rose se sentit faillir. Le désespoir envahit son âme. Pour la première fois dans cette épouvantable journée, elle songea à une éventualité. Et si... Non ! Impossible ! Cela ne pouvait pas être vrai !
Elle s’effondra, accablée, dans un silence assourdissant.

− Tout va bien, ma chérie. Tu n’as rien à craindre.
La mère tenait sa fille et la berçait tendrement. Elles étaient blotties l’une contre l’autre, à l’abri des explosions dans une sorte de cavité formée par des décombres. Seul comptait désormais l’amour qui les unissait. Un amour indescriptible qui restait plus fort que tout. Un amour si intense qu’aucun obus, qu’aucun tir ne pourrait briser le lien.
− On peut l’appeler, dit la petite fille.
Son visage souriait, protégé par l’innocence de la jeunesse.
− Comment ça ?
− On peut appeler ma poupée. Peut-être elle viendra.
La mère la regardait et se perdait dans la profondeur de ses yeux bleus. Elle sourit à son tour.
− D’accord. Vas-y.
La fille se redressa, posa un pied à terre, puis l’autre et prononça avec sa voix aiguë le nom de sa poupée :
− Rose !

Elle entendit son nom qui résonnait entre les murs du village. Elle mit un certain temps avant de comprendre qu’on l’appelait. Rose se releva d’un coup et suivit les appels, les larmes aux yeux, le corps vibrant. Elle courrait, bondissait presque pour rejoindre son amie. Rose serrait dans sa main de tissu un bijou qui brillait. Elle atteignit la place principale et découvrit, à quelques mètres seulement, son amie, la petite fille qui dormait paisiblement dans les bras de sa mère. Elle s’avança lentement comme pour savourer cet instant unique. Ses pas semblaient surnaturels, imaginaires. Elle entra dans la cavité. Un calme étrange enveloppait les lieux.
Rose se coucha auprès de son amie et sut que celle-ci la découvrirait quand elle se réveillerait. Alors, elle s’endormit, heureuse, et redevint un simple jouet d’enfant, une toute petite poupée de chiffon.

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