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Sarajevo, mon amour

Écrit par Manon Loustau, incipit 1, élève au Lycée Gustave Eiffel à Bordeaux (33). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver…
(…)
La rivière Miljacka coule paisiblement à ses côtés. Bercé par le doux remous de l’eau contre les berges, Gavrilo se sent serein. Il sait que la voiture arrivera sous peu – il l’avait lu dans le Bosanska Posta - mais il n’a pas peur. Sarajevo, la belle Sarajevo, veille sur lui. Bientôt, tout serait terminé. L’explosion avait retenti quelques minutes plus tôt, tentative ratée, aux dernières nouvelles. Un air de panique plane dans les rues, et il ne peut s’empêcher de trembler, comme tous ces gens qui courent vers le lieu de l’attentat. Car c’était bien un attentat, on avait attenté à la vie de l’archiduc, on avait remis en cause l’Empire, un Empire fort, assuré de sa légitimité, assuré de lui-même. Mais lui ne tremble pas de peur ou d’angoisse, non, Gavrilo tremble d’impatience et d’excitation. C’est maintenant son tour, il est devenu la carte à jouer, bien qu’il n’ait été au début qu’une seconde main.
Calmement, Gavrilo marche le long des quais. Le niveau de la Miljacka avait considérablement baissé ces dernières semaines, et l’été s’annonçait à grands pas. Il regarda le ciel bleu. Ce dernier avait bercé son enfance, bien qu’il ait vécu des étés difficiles. Perdu dans cette contemplation, Gavrilo n’entendit pas les pas qui s’approchaient de lui.
« Gavrilo ! », clama quelqu’un derrière lui.
Gavrilo se tourna et découvrit Nikola, son frère, éternel compagnon d’infortune.
« Que fais-tu donc ici ? », demanda Gavrilo, ennuyé de voir ici son cadet.
Nikola et lui avaient tous deux rejoint la Mlada Bosnia, quelques temps auparavant. Enfants, ils avaient assisté aux longs débats qui occupaient la cuisine familiale, le soir, à la lueur de la bougie, et où chacun dénonçait à sa manière la domination austro-hongroise. Des idées qui avaient forgé en eux, au fil des années, un ardent désir de revanche et de liberté.
« La tentative a échoué, Gavrilo ! C’est à nous maintenant. »
Gavrilo avait toujours su que Nikola viendrait, mais il ne souhaitait pas le trouver là. Il savait sa conviction et son engagement mais voulait - comme le ferait tout ainé – protéger son cadet, son petit frère, celui qu’il avait vu grandir et qu’il avait aimé.
Les deux garçons restèrent silencieux. Ils contemplèrent ensemble la ville. Sarajevo, la belle Sarajevo, serait bientôt libérée d’un joug tenace et silencieux. L’air chaud s’abattant sur cette matinée de juin devenait lourd et pesant. Gavrilo aurait voulu parler à son frère, lui dire de partir, de quitter les lieux, d’aller trouver la maison familiale et d’embrasser sa mère. Mais il ne connaissait que trop bien son entêtement, et il savait que quoi qu’il dise, Nikola resterait.
Le temps s’écoulait et les hommes prirent place. D’un commun accord, Gavrilo se tiendrait au plus près de la limousine noire, tandis que Nikola serait en retrait. Gavrilo s’assit sur un banc, face à la Miljacka, regardant son frère flâner sur le pont Latin, comme un simple passant jouissant du soleil embrasant le ciel d’une pâle lueur dorée. Ce dernier s’arrêta au niveau du troisième pilier. Gavrilo ne pût s’empêcher de relever le discernement de son frère : au plus haut point du pont, Nikola pouvait tirer à vue sur la limousine, tout en minimisant les risques de toucher quelqu’un d’autre que sa cible.
Gavrilo, quand à lui, tâta sa poche et sentit le canon long et froid du revolver contre sa jambe, une sensation glaçant le sang, mais ô combien rassurante. Gavrilo ferma les yeux et se concentra. L’odeur de terre séchée et de Gulyàs régnant dans l’air le confortèrent dans son geste. Elles avaient bercé sa révolte et lui rappelaient la planque du 41, Rue Franz Joseph, où il avait rejoint à quelques occasions La Main Noire - ces derniers leur ayant fourni armes et explosifs. C’était une bâtisse tout à fait commune, en plein centre ville, arborant un joli balcon où les quelques demoiselles aimaient à se prélasser lorsque les beaux jours arrivaient. Un lieu indiscernable des autres maisons, dans lequel se déroulait, en toute impunité et à quelques centaines de mètres du palais impérial seulement, un trafic d’armes et d’idées. Mais ce que Gavrilo avait retenu de cette maison, ce qui s’était ancré dans sa mémoire, c’était l’arrière cour, un charmant jardinet où ils avaient coutume de s’asseoir, à l’ombre du pêcher, pour causer affaires, l’odeur de la terre craquelée par la chaleur de l’été d’Europe centrale, le vent soufflant dans les branches, le chip-chip d’un bec croisé des sapins chantant l’été naissant.
« Chip-chip, Chip-chip »
Ce chant l’arrachât à sa rêverie. Il venait du pont latin, où Nikola, sur ses gardes, rappelait son frère à la réalité, en utilisant la mélodie qu’enfants, ils s’amusaient à reproduire. Car, déjà, l’agitation gagnait la rue. Quelques voitures apparaissaient au loin, encadrant la longue limousine noire, sur laquelle flottaient les armoiries d’Autriche-Hongrie, l’aigle et l’ange, la réunion de deux Empires, dits indivisibles et inséparables. Gavrilo se redressa, et s’approcha lentement de la foule massée auprès de la route. Il devait se tenir près, le plus près possible, afin de ne pas manquer l’archiduc. Nikola, sur le pont, le couvrirait, et s’assurerait de la bonne exécution du plan.
La limousine s’approchait, et Gavrilo profita de l’effervescence ambiante pour se faufiler. Massé dans la foule, il ne paraissait être qu’un simple badaud venu admirer l’archiduc, le même qui quelques minutes plus tôt avait échappé fièrement à une tentative d’assassinat. Il saisit le revolver et le tient fermement contre lui.
Dans les clameurs de la foule, personne ne prêta attention à lui. Tous les yeux étaient rivés sur le cortège, ce dernier arrivant maintenant à sa hauteur.
Les coups retentirent. Deux coups, précis, qui atteignirent la duchesse et l’archiduc. Gavrilo tenait fermement l’arme dans ses mains. Il n’avait pas tiré. Il comprit que les balles provenaient du pont Latin, et plus précisément du troisième pilier, plus haut point du pont. Déjà, les gardes cherchaient des yeux le tireur, et bientôt ils s’élanceraient sur Nikola, impassible, regardant la scène, revolver à la main. Alors Gavrilo n’hésita pas. Dans les cris et la terreur, il s’avança vers la limousine, arme pointée vers l’archiduc déjà à terre, et tira. Un, deux, trois coups. Trois coups vains et inutiles, mais trois coups qui l’accuseraient, lui, d’avoir tiré ceux-ci comme les précédents. Et dans les lamentations de la foule, personne ne discerna ce qu’il cria lorsque les gardes se jetèrent sur lui :
« Pour toi Sarajevo, ma belle Sarajevo, et pour mon frère. »

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