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Pomme ou Lilas ?

Écrit par SEMIN Marie (Term, Lycée Pierre Corneille de La Celle Saint-Cloud), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir.

Il hésite toujours avant de la poster. S’il n’avait pas choisi les bons mots ? S’il s’était trompé dans l’adresse d’Alysée ? Sa main reste suspendue en l’air, deux doigts retenant la lettre prête à tomber.
- Excusez-moi, vous auriez l’heure, s’il vous plait ?
C’est trop tard pour réfléchir davantage. Surpris, il a lâché l’enveloppe et celle-ci a été avalée par le monstre jaune.
Il relève la tête. Avise sa peau brune, le foulard couvrant ses cheveux noirs et crépus pour les protéger de la pluie, ses yeux foncés qui ne le lâchent pas du regard, et bredouille : « non, je ne crois pas ».
Elle hausse les sourcils, ravale une remarque sans doute acerbe et se détourne en lâchant un amer « merci quand même ». En moins de cinq secondes, elle s’est fondue dans le bouillard de l’averse. Se serait-elle douté que… ?
Il se souvient alors que sa manche a légèrement glissé lorsqu’il a levé le bras pour poster sa lettre, dévoilant clairement son bracelet de montre. Ses joues s’empourprent quand il y repense. Il n’aime pas qu’on le prenne pour un menteur, et de manière incongrue, il en veut à la jeune femme de l’avoir ainsi jugé de son regard sombre.
Puis il se rappelle la lettre qu’il vient d’envoyer à sa demi-sœur. C’est précisément pour éviter ce genre de situation qu’il l’a écrite. Alors, pourquoi est-il aussi incapable de se remettre en question ?

« Mais si dans ton langage
Tu emploies le mot sauvage
C’est que tes yeux sont remplis de nuages… »

« J’aimerais t’aider, tu sais, Théo. J’aimerais vraiment. Mais si tu as peur des autres, si tu frissonnes quand ils effleurent ta peau, si tu ressens du mépris à la vue de cheveux différents des tiens, alors mes mots risquent de glisser le long de tes tympans sans s’y accrocher ni dessiner la moindre vague dans ton esprit, qui serait comme un mur.
Et j’aurais peur, moi aussi, tu sais. Peur de ne pas trouver les mots justes pour détacher les pinces du crabe qui t’enserre. Peur de tout gâcher. Toute ta bonne volonté.
Mais si on ne se bouge pas, si pas un mot ne s’échappe de nos lèvres, il ne se passe rien, n’est-ce pas ? C’est par le dialogue que tout arrive. Les paroles peuvent tout changer quand elles sont comprises sans violence.
Partager. C’est ça, le mot clef, je pense. Est-ce que tu as déjà partagé quelque chose avec l’une des personnes que tu évites ? Est-ce que tu as déjà fait un signe de tête à ces passants ?
Si on n’échange pas un regard on ne peut pas se rendre compte que l’autre est un Homme, lui aussi, qu’il pense, comme nous, qu’il aime, comme nous, qu’il a peur, comme nous.
Lève-toi et pars les aborder. Ose leur adresser un mot, un sourire. Ose être humain avec eux aussi. Avec nous.
Tu sais qu’il y a quelque chose qui cloche dans tes souvenirs. S’en rendre compte est le premier pas, et après tout vient facilement, tu sais, ça s’enchaîne, c’est fluide, naturel. Comme une conversation qui se déroule entre deux personnes qui ne se connaissent pas car se sont souvent ignorées. Quand les mots commencent à sortir alors ils ne s’arrêtent plus jamais.
Ce mépris, tu sais, ce n’est pas le tien, c’est celui hérité de ta mère. Un mépris allié à une peur profonde et irraisonnée. Tu penses peut-être que je suis dure avec elle, mais s’il te plait, fais un effort pour comprendre. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi elle refusait obstinément que je vive avec vous, alors que je suis ta demi-sœur… ? Sans l’intervention de notre père, ç’aurait même été impossible que nous puissions correspondre. Est-ce que tu réalises un peu ? Il a attendu que je parte faire mes études en Angleterre pour te donner mon adresse.
Oui, la peur de l’inconnu, sans doute, joue également un rôle là-dedans. Mais quand on ose le regarder en face et l’apprivoiser, alors l’inconnu nous devient familier et la peur n’a plus rien à gagner ici.
Voilà mes pensées pour l’instant. Apprends simplement à aimer indifféremment tous ceux que tu croises. »

Il repose la réponse d’Alysée. Troublé par certaines phrases, il ne sait plus trop quoi penser.
Il s’allonge sur son lit et se met à rêver. Il repense à la jeune femme de l’autre jour, croisée devant la Poste et cette fois, c’est à lui-même qu’il en veut. Il se sent perdu, il aimerait revenir en arrière et lui courir après, pour lui chuchoter l’heure – chuchoter parce que le chuchotement rapproche, parce que c’est doux et calme, et non pas désagréable et violent comme un cri ou une insulte.
Il lui invente un nom, elle s’appellerait Lilas sans doute, comme la fleur.
Au fil de ses pensées, il invente des situations jusqu’à ce qu’elles n’aient plus aucune cohérence et que le vide se fasse dans sa tête. Encore un peu étourdi, il saisit la première feuille venue – le sujet d’un devoir de mathématiques – et la retourne pour écrire au dos. Des mots hâtés, encore un peu brouillés. Un peu comme un poème aux rimes hasardeuses.

Qui es-tu ? Pourquoi et où fuis-tu ainsi ?
J’aurai peur si tu me laisses seul dans la rue, dans la nuit.
S’il te plait, reste.
Pour une fois que je tends la main à quelqu’un, explique-moi !
Je ne comprends pas, je ne comprends plus.
Pourquoi ai-je peur de toi ? – de l’inconnu.
Pourtant tu me manques dès que tu tournes le dos – qu’importe la couleur de ta peau.

J’ai soudain froid et je frissonne ;
Je mérite donc que tu m’abandonnes ?
Sans un mot de plus, pas même un mouvement de tête ?

Mais dans ce noir confus, pourtant, je sens une présence.
Ton ombre serait-elle restée à m’attendre ?
Ou est-ce un esprit venu me visiter, me secourir, ou plutôt me punir ?
J’ai peur. De toi. Mais sans toi aussi.
J’ai besoin de ta présence et pourtant tu m’es inconnue. Et je ne t’aime pas, peut-être pas encore, je ne sais pas, mais c’est normal, non, si je ne te connais pas ?
Non. Voilà ce que tu me réponds. Tu m’aimes déjà, toi, malgré tout. Tu aimes tout, toi, toutes les femmes et tous les hommes, tout ce qui existe.

Je sens… une présence. Comme une âme perdue. Un souffle… un murmure. Que me dis-tu ? Pourquoi est-ce que je ne te comprends pas ?

Parce que je dois d’abord apprendre à t’aimer ? Mais c’est absurde. Comment puis-je faire autrement ?
Je me sens comme un hamster qui tourne en rond dans sa roue, comme prisonnier d’une boucle infinie.
C’est drôle et pathétique en même temps.

Que puis-je faire ? J’aimerais sincèrement t’aider mais je ne peux pas, ça me dépasse, c’est tout.
Crois-tu que j’y arriverai pleinement un jour ? Que nous y arriverons tous ? A nous aimer les uns les autres… ?

Théophile, voyant qu’il commence à tourner en rond, s’arrête là. Il fait sombre, désormais, dans sa chambre. Il lui semble que la luminosité a baissé d’un coup. Il se glisse jusqu’à la salle de bain pour asperger son visage d’eau froide. Quand il relève la tête et croise son regard dans le miroir qui lui fait face, il lui semble voir un inconnu.
Tu es mon reflet ; aurais-je donc peur de moi ? C’est absurde. Absurde.
Il s’ébroue, se rend compte qu’il s’est une nouvelle fois laissé emporter par ses pensées. Des gouttes d’eau ont glissé jusqu’au col de sa chemise.

« - Voyons si leur sang est rouge ou blanc !
- Avant que le ciel explose
Je dois tenter quelque chose. »

Quelques jours plus tard
Changer de trottoir.
Non. Rester immobile.
Faire demi-tour ?
Ou rester immo…
Et puis zut. Sans tergiverser davantage, il s’élance dans la mêlée. La bagarre avait déjà éclaté quand il a tourné au coin de la rue, deux silhouettes s’empoignant en se jetant des insultes à la figure et un attroupement qui se forme déjà autour, des cris et des mains entremêlés, ensanglantés.
- Merde, arrêtez ça !
Il empoigne une épaule, rentre dans le cercle, tente d’attraper un bras, se prend un coup de pied puissant, un autre. Il ne lui faut pas plus de trois secondes pour comprendre qu’il ne maîtrise rien, mais alors rien du tout, contrairement à ce qu’il aurait pu imaginer. Il est projeté contre une jeune femme à la poigne ferme, qui le propulse hors de la mêlée.
- Eh, faut pas rentrer là-dedans si c’est pour aggraver les choses !
Etourdi, honteux, il la regarde alors qu’elle se place entre les opposants pour les empêcher de poursuivre. Elle encaisse un coup au menton presque sans vaciller et parvient à séparer les trois hommes avec l’aide de quelques autres. Il se sent inutile.

Théo,
Un mot très court, pour changer. Comme tu le sais, je passe actuellement quelques jours en France, pas loin de chez vous… Qu’en dis-tu ?
C’est bête, alors que j’écris, je me rends compte que tu ignores à quoi je ressemble. Parce que papa ne t’a jamais montré de photos de moi, n’est-ce pas ?
Mais ça ne fait rien, je te reconnaîtrai, moi. Alors… à bientôt ?
Il sourit en reposant le papier vert pomme – elle ne lui a jamais écrit sur des feuilles blanches.

Lilas, Lilas, Lilas… Il fredonne le nom qu’il lui a inventé sur tous les tons tandis qu’il se dirige vers la Poste. Un vent doux souffle sur les rues et emporte le prénom vers l’automne.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis l’épisode de la montre, et il ne l’a encore jamais revue mais ne désespère pas de se faire un jour pardonner. Sans doute l’aurait-elle oublié le jour où il la recroiserait sur sa route, mais qu’importe, il y tient.
Tandis qu’il glisse sa lettre dans la fente, il lui semble soudain apercevoir un foulard imprimé qui ressemble au sien, tournant au coin de la rue ; il se précipite, au risque de déraper sur les pavés.
Mais non, Lilas n’est pas là. La femme qui marche le long du trottoir, avec un tissu vermillon pour retenir ses longs cheveux frisottés, est sensiblement plus âgée et n’a pas exactement la même silhouette, ni la même taille.
A peine étonné, Théophile fait demi-tour. Il aurait dû s’en douter, après tout, les chances de la revoir sont tellement minces.
Il repasse à quelques mètres de la Poste, et pour la deuxième fois de la journée, se retrouve dans le même périmètre qu’une femme qui pourrait être Lilas. Mais cette fois, il ne court pas, il s’approche tout doucement, à l’affût du moindre détail.
Elle lui tourne le dos et il jurerait que c’est ce dos-même qu’il a vu partir sous la pluie à la fin de l’été. Même forme de l’épaule, même courbure des hanches. Comment peut-il se souvenir aussi précisément de tous ces détails ? Sans doute ne s’en souvient-il que parce que cette fois, c’est la véritable Lilas qu’il a sous les yeux.
Elle offre plusieurs enveloppes à la fois à la boîte jaune. Théophile est prêt à l’aborder pour lui donner l’heure et s’enfuir aussi vite qu’il est venu, mais alors que moins de deux mètres les séparent, un détail l’arrête. Cette découverte le coupe net dans son élan, il se statufie. C’est le moment que choisit Lilas pour se retourner, se retrouvant alors face à lui – et l’instant d’après, comme la première fois, elle a déjà filé.
Mais ce n’est pas grave, il sait qu’il la reverra, un jour ou l’autre. Il n’y a pas tant d’enveloppes vert pomme dans cette ville.

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