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Jason et la fillette aux yeux d’or

Écrit par COMTE Margaux (2 nde, Lycée français de Chicago à Chicago)

Jason et la fillette aux yeux d’or

À quelle tribu appartient celle-ci ? Jason arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

Après quelques pas il s’arrêta, incapable de continuer. Cette timidité qui le faisait se cacher sous les jupons de sa mère à cinq ans s’abattit sur lui, mais cette fois-ci, il avait dix-sept ans. Elle était devenue une autre personne, une jumelle trop pudique, ou même trop jalouse, qui s’acharnait sur son corps pour l’emprisonner du reste du monde. Mais peut-être n’était-ce qu’une faiblesse morale de Jason, prenant la forme d’un mur fort et solide l’empêchant de communiquer.
Son regard allait de ses pieds aux cheveux tressés de la petite fille dans un incoercible mouvement circulaire ponctué de nervosité. Il ne savait pas quoi lui dire. D’où venait-elle ? Que faisait-elle ici ? Il ne saurait de quoi lui parler et pourtant il fallait qu’il le fasse. Elle ne l’avait pas remarqué. Sa tête était figée vers l’eau, son regard fixé sur cet étang dont les poissons avaient laissé place aux ordures et aux misères, ses pieds enfoncés dans le sable... ou était-ce de la poussière, ou des débris en décomposition ? Il croyait que le sol d’une jungle était majoritairement composé de terre d’après son cours de sixième, pas de morceaux de plastique verts, bleus et jaunes passé qui baignaient dans la boue. Il extirpa ses pieds de ce cimetière de la consommation et s’approcha de la petite fille au calme implacable. Sa jumelle l’avait quittée. Jason marcha vers la fillette et, à quelques mètres d’elle, celle-ci se retourna brusquement et fit quelques pas en arrière. Son visage se couvrit de peur et elle se figea sur place, telle une victime de Méduse. Jason eut lui même un petit geste de recul. Soudain il ressentit qu’il était comme un prédateur faisant peur à sa proie. Ce sentiment l’emplit d’un malaise profond, presque insupportable. Et comme toute personne qui est allée à l’école, ou même toute personne du monde occidental, il avait appris injustement qu’il fallait toujours s’excuser.
“ Je suis désolé. Je ne veux pas te faire de mal… vraiment.
Les yeux de la fillette s’étaient ancrés dans les siens. Il ressentit un moment que ce regard violait son intimité, mais non, la petite fille ne faisait que pénétrer son âme. Elle explorait l’esprit du jeune homme, cherchait à découvrir sa logique et ses souffrances. Elle le comprenait, elle n’avait pas eu besoin de soixante euros les quarante-cinq minutes, d’un divan inconfortable et d’un diplôme dans un cadre en bois comme tous ces psys chez qui ses parents l’emmenaient.

  • Je… je ne savais pas trop quoi faire. Je m’ennuie un peu chez mes grands-parents. Et puis je dois écrire un article pour le lycée… je me suis dit que je pourrais trouver quelque à raconter en venant ici…”
    Il s’arrêta. La fillette le regardait attentivement mais ses yeux s’étaient voilés et ne le suivaient plus. Elle était perdue dans les mots et les gestes gênés de Jason. Il le comprit d’ailleurs assez rapidement : elle ne parlait pas sa langue. La fillette le regardait toujours dans les yeux mais n’attendait pas de réponse. Lui, la regardait comme s’il s’attendait à ce qu’elle lui parle dans sa langue, qu’elle lui montre quelque chose. Mais elle ne fit rien. Ils restèrent tous les deux à se regarder l’un en face de l’autre au bord de cet étang sale qui renvoyait une odeur nauséabonde. Les arbres s’agitaient, les feuilles étaient brossées par le vent brutal. Les jambes de la petite fille, elles aussi, valsaient, deux branches dépourvues de sève recouvertes de peau. Jason avait du mal à la regarder, elle était si maigre. Elle lui rappelait une représentation de Cosette, héroïne des Misérables, dans un de ses manuels de collège. Le vent s’engouffrait par les emmanchures de son débardeur trop grand, aux rayures vertes et violettes, et allait se heurter au coton pour gonfler le tissu, tel un parachute. Mais ce parachute-là ne la protégerait pas de ce qui l’attendait.

Il se dit qu’il n’avait rien à faire là, que c’était envahir l’intimité des autres que de venir dans leur jungle et de commencer à les aborder. Mais quelque chose le retenait ici. il se sentait “chez lui”. Une certaine nostalgie envahissait le corps du jeune homme et ses jambes poussaient dans la boue comme les racines d’un chêne. Elles s’enfonçaient dans les profondes ténèbres, découvrant l’avant et l’après de la “jungle”. Jason tentait de se convaincre de partir, de quitter cet endroit isolé et de ne jamais se retourner. Après tout, la jungle est un endroit dangereux...
La fillette le regardait toujours, dans les yeux. Elle ne l’avait pas inspecté, jugé comme les autres le faisaient. Il fallait qu’il parte, sa famille l’attendait. Il fallait qu’il parte, il le savait. Il fallait qu’il parte.
Le fallait-il vraiment ?
Il se retourna. Il sentit le regard de la fillette se heurter contre son dos. Un pas, deux pas, trois pas, ce n’était pourtant pas difficile ! Si, ça l’était énormément. La main maigre de la petite vint abréger ses souffrances, se blottissant dans la sienne. Il l’enveloppa. La couva. Il n’avait donc pas à partir. Elle ne voulait pas qu’il parte. Elle lui montra une caravane et sourit. La caravane était belle et blanche. Non, elle ne l’était pas. Elle était vieille, sale et les boulons qui la tenaient debout cédaient sous le poids de ses habitants. Une caravane rongée par l’arthrose. Son doigt pointa vers une bâche verte, énorme, sous laquelle se dessinait une forme. Jason se laissa imaginer qu’il y avait un corps sous ce morceau de plastique fin. Il arrêta. Ce n’était pas comme dans les polars ou les films, ce n’était pas exaltant. C’était… là. Ce petit être voilé, écrasé contre le sol, était là. Etait-il écrasé sur cette Terre qu’il appelait maison ou avait-il lui-même écrasé cette planète avec sa mère nature qui l’avait trahi par ses violences et sa beauté superficielle ? L’esprit de Jason, ne pouvant soutenir la scène, le fit imaginer que le petit corps s’élevait dans le ciel, et que la bâche se transformait en un tissu de laine dorée pour l’envelopper.
La petite fille saisit la main de Jason et le tira vers un endroit à la végétation plus luxuriante. Le jeune se retourna vers le petit corps, il ne s’était pas encore envolé. Peut-être n’était-ce qu’une illusion, et sous la bâche il n’y avait qu’un tas de roches ? Cela aurait pu être la petite fille, victime de la “jungle”. Mais non, elle était bien vivante et tirait sur son bras avec grande conviction. Les deux acolytes s’enfoncèrent dans la végétation, dans le fin fond de la jungle. Jason n’avait pas peur, il avait la meilleure guide qu’il pût avoir. Il haïssait cet endroit humide, froid, sombre, mais ressentait une certaine nostalgie qui le poussait à s’enfoncer de plus en plus loin. Il se sentait serein proche de bâtiments désaffectés, de chantiers abandonnés, de plages désertes. Il y retrouvait son double timide caché dans les souvenirs effacés de sa mémoire. Il était capable de respirer dans ce monde vivant et mort. Dans ce monde où la vie avait été, mais n’était plus. Et cette main tendre et forte, le tirait toujours plus loin dans cette jungle et il ne savait pas comment s’en détacher. Il n’y arrivait pas. Parce qu’il ne voulait pas. Les deux êtres sortirent de cet endroit aux arbres trop vieux, aux oiseaux muets ou juste absents, à la pluie sèche, pour débarquer sur un lotissement de tentes. Il devait y en avoir une dizaine, non, une vingtaine... ou peut-être même une trentaine. Et il y avait des enfants, plein d’enfants qui se débattaient dans les ordures. Ils avançaient dans la vie malgré les boites de conserves vides et le parfum putride de la misère, la tête haute, les épaules en arrière. Ils jouaient dans la boue, les yeux plaqués sur les ondulations grasses de l’eau brune, en murmurant quelques chants. Les enfants, seules créatures capables de trouver de la beauté dans la misère. Sous les tentes, on voyait des têtes s’agiter et quelques-unes s’aventuraient en dehors de la tente pour observer Jason, ses chaussures blanches, son appareil photo autour du cou et ses habits immaculés. Jason se sentait faible sous tous ces regards intenses et chargés de souvenirs, d’amour et de souffrance. Il regarda la petite fille qui comprit qu’il voulait partir.
Elle le tira alors jusqu’à l’endroit où ils s’étaient rencontrés. Ils repassèrent à travers cette jungle aux arbres hauts et par ce corps bâché que la vie avait tous les deux quittés. Elle s’arrêta devant cet étang mort. Cet étang loin des tentes et de leur désolation. Cet étang qui avait coulé tant de rêves d’échappatoires. Cet étang qui semblait être la seule issue de cette indigence. Jason observait le spectacle de l’eau : la lumière grise se reflétait sur les clapotis de la surface en créant de minuscules spirales. Il pensait alors à son cours de sciences, au mouvement des éléments et des molécules. Les molécules étaient “serrées” entre elles à l’état liquide, elles ne se séparaient pas. Et cet étang, dont les éléments ne se séparaient jamais, divisait deux peuples, deux groupes. Quel comble ! Jason retrouva la fillette qu’il avait vue toute à l’heure ; rêveuse, les yeux au loin, regardant un autre monde qu’elle espérait paradisiaque avec méfiance. Plus il l’observait, moins il comprenait. Moins il comprenait comment elle faisait pour toujours rêver. Elle ne le regardait plus. Le mouvement de ses yeux s’élançant vers le large avait été comme un adieu. Le jeune homme sentit son corps pivoter et marcher de plus en plus loin. Il longeait l’étang et s’éloignait de plus en plus de la fillette. Il courait sur cette terre battue, la poussière rouge-brune s’envolait sous ses pieds. Il courait et des larmes roulaient sur ses joues pour le plomber au sol. Il courait en laissant son passé derrière lui. Il pensait à ses parents, à ceux qui l’avaient envoyé de l’autre côté de l’étang vivre “une meilleure vie”. Il courait et quand il tomba au sol il se revit quinze ans plus tôt, jouant sur cette terre hostile.

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