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Le goût d’avant la guerre

Écrit par : LASSABLIÈRE-AKLIL Lola (5ème, Collège Le Luberon, Cadenet)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.
— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

La mère

Une lumière dorée s’infiltrait entre les persiennes. Elle découpait les visages de mon mari et de mes petits regroupés dans un coin de la pièce, tels des agneaux prêts à faire face aux loups affamés. Je me suis approchée de la table pour saisir la dernière grenade. Je suis devenue une louve prête à sauter à la gorge. J’ai fait naître mes enfants. Je ne supporterais pas de les voir mourir. J’ai repensé à mon mariage. Avant la guerre. Avant la terreur. Avant le chaos. Il y avait une centaine d’invités. Famille, amis, collègues de travail, voisins. Un groupe de Jazz américain. Je n’ai pas oublié la voix chaude et grave de la chanteuse. Les enfants jouaient au ballon pieds nus sur la pelouse. Une farandole d’enfants joyeux. Je portais une robe bleue, mes cheveux étaient noués en chignon par une rose blanche. Tout était parfait. Aujourd’hui, les trois quarts de nos proches sont morts ou portés disparus.

Des pas ont résonné dans l’escalier de l’immeuble. Tout le monde s’est figé. Plus un bruit. Mon mari a repris en silence le fusil qu’il venait de poser. Un frisson général a traversé la pièce. Les lattes en bois d’une marche ont craqué. Les pieds ennemis atteignent le deuxième étage. Chloé est prise de légers spasmes. Une goutte de sueur sur la tempe de Jules menace de glisser sur sa joue blanche de peur. Son excitation a laissé place à la terreur. Je marmonne des prières. Mes lèvres bougent mais aucun son ne sort de ma bouche. Mon mari me lance des regards anxieux et regarde la porte comme si elle allait se métamorphoser en monstre prêt à nous dévorer. La peur nous rongeait, nous, les survivants accroupis dans l’ombre.

Le fils

Les pas dans l’escalier se sont approchés, de plus en plus forts, de plus en plus effrayants. Je les ai
comptés. Il y avait au moins deux personnes. Ma mère s’est agrippée à mon bras tellement fort
qu’elle me faisait mal. J’ai remarqué sur le mur blanc du salon une petite bosse de peinture. C’est de ma faute. J’ai bâclé mon travail pendant les travaux de l’appartement. C’était la veille de mon
anniversaire et je voulais en terminer plus vite. Je n’avais pas invité beaucoup d’amis à cause des
travaux. Juste Sam et Mathis. Partout, ça sentait la peinture. On s’était bien amusés. J’avais promis que l’année suivante, je ferais une fête où j’inviterais beaucoup de monde. Quelques jours avant mes quatorze ans, la guerre était déclarée. Je me souviens avoir dit à ma copine Alicia qu’après la guerre, je fêterais mon anniversaire. Elle avait répondu qu’au-dessus des nuages, il y a toujours un grand soleil et un merveilleux arc en ciel. Cette phrase je ne l’oublierais jamais. Mais là, je n’y croyais plus.

Ma soeur et moi avons commencé à pleurer en silence à ce moment-là. Mon père s’est placé devant nous, face à la porte. Il tenait son fusil des deux mains.

La fille

L’arme de mon père tremblait. Je retenais ma respiration. Ma vie ne semblait plus tenir qu’à un fil de soie. Chacun sentait la mort approcher mais comment la définir ? On ressent de la peur, de
l’angoisse mais aussi de la curiosité. Comment est-ce, la mort ? Après tout, ce n’est peut-être pas si
terrible que ça. Personne ne peut savoir, puisque personne n’est revenu pour nous la décrire. Le
bruit des pas s’est arrêté devant notre porte. Et une voix frêle et inquiète s’est faite entendre.

— Juliette, Juliette tu es là ? C’est moi, Eve, la voisine du deuxième. Je suis avec ma fille, mon mari n’est pas rentré.
Ouvre-nous je t’en supplie, on ne peut pas rester seules.

Mes parents, décomposés, s’interrogent du regard. Puis maman a hoché la tête. Elle s’est levée suivie de mon père pour déplacer l’armoire afin d’ouvrir la porte. Mon frère et moi étions à la fois soulagés et encore paralysés par la peur. Dans le couloir, la voisine toute maigre portait une robe déchirée. Sa fille Julia lui serrait la main tellement fort que ses phalanges en étaient blanches. Dans l’autre main elle tenait un ours en peluche. Elle portait une robe jaune citron. C’était ma dernière amie dans l’immeuble.

Sa mère a déroulé sur la table un torchon dans lequel elle avait emballé un bout de pain, du café
moulu dans un pot de verre, une bouteille d’eau et une petite radio. Elle avait encore quatre piles
d’avance. J’ai posé tout doucement mes deux grenades au sol. Julia s’est blottie contre moi. Nous ne nous sommes rien dit. Elle a libéré sa main de la mienne, l’a mise dans sa poche. Elle en a sorti deux bonbons discrètement en me faisant un clin d’oeil. C’était un réglisse enroulé en escargot. Mes préférés.

— Où les as-tu trouvés ?
— Ce sont mes deux derniers, je les avais gardés cachés, me dit Julia.

J’ai croqué le bonbon noir. Il avait un gout acide. Un gout sucré. Le gout d’avant la guerre.
Soudain, à l’extérieur, des coups de feu se sont mêlés aux rugissements des ennemis arrivés au pied de notre immeuble.

J’ai pris l’une des grenades. Tous les regards se sont posés sur moi. Tous me dévisageaient. Je me
suis approchée de la fenêtre, j’ai soulevé les persiennes. J’avais peur. Mais sans cette fichue grenade, l’ennemi ne partirait pas. Et cette malédiction, cette guerre, cette souffrance qui pèse des tonnes sur nos épaules ne ferait que grossir. De plus en plus lourde, de plus en plus écrasante. Elle nous envelopperait, nous consumerait tous. Comme tous les autres.

Sans réfléchir, j’ai tiré fort sur l’anneau de sécurité et j’ai jeté ma grenade en bas, sans regarder. Un bruit assourdissant a retenti. Après quelques secondes d’hésitation, j’ai passé la tête par la fenêtre. Je savais que de ce spectacle morbide naîtrait des cauchemars horribles. Mais c’est moi, Chloé, douze ans, qui ai fait ça. Je suis devenue une des leurs. Une tueuse.

Je suis retournée m’assoir à côté de Julia en chancelant. Je ne me sentais pas très bien. La peur a
laissé place au dégout. Une larme brulante a coulé sur ma joue. J’ai aussitôt essuyé les traces de son passage. Je ne voulais pas montrer aux autres que je regrettais mon geste destructeur.

Il était 16h05 lorsque la voisine alluma sa petite radio. La voix du journaliste était brouillée, mais on a pu entendre :

— Accord de paix signé à l’instant par le Président. La guerre est terminée.

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