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Le revers de mon acte

Écrit par : BRUNEL Fantine (Term, Lycée de Sévigné Saint Louis, Issoire)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.

« Ils arrivent », a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Dans un corps grandissant, il avait encore une âme d’enfant. Par simple ignorance du défi qui nous attendait et par l’illusion d’immortalité véhiculée par notre société, il laissait transparaitre une impatience sur son visage, une soif de vengeance féroce. Ce nouveau combat semblait être pour lui un jeu parmi tant d’autres. Enfin, c’est l’idée première que je me fis de l’expression de son visage.

Je me sentis en cet instant dessaisi de mon rôle de chef de famille. J’avais honte de salir les mains de mon enfant, puisque ma petite fille portait, dans les siennes, la mort. Si fraiche, elle semblait avoir l’esprit dévolu et résolu à nous défendre, nous mais aussi sa patrie, son nom, sa dignité de jeune fille.
Un bruit se fit entendre. Je crus tout d’abord à la résonnance des piétinements de nos ennemis tant leur fréquence était élevée. Ma femme se précipita alors à la fenêtre, entrouvrit avec prudence le volet et je lus dans son regard le défi du nombre qui nous attendait car leurs pas n’étaient pas résonnance mais le fruit du nombre. Alors peu de temps après leur arrivée, comme pour marquer leur territoire, des coups de fusils retentirent et leurs balles rebondissaient sur les murs. Elles transperçaient notre innocente tranquillité de citoyen, la paix installée dans notre chic petit village désormais devenu ruines, cendres et poussières. Et si j’associe comme vous le noir à la mort, je vous laisse deviner la couleur des vêtements que portaient ces soldats.

Chloé à son tour s’empressa d’aller à la fenêtre, non par curiosité mais par responsabilité et s’écria « les moutons sont en meute ». Alors ma bouche béate d’inquiétude ne put laisser échapper aucun son. Jules ordonna alors à sa sœur de lâcher une grenade, ce qu’elle fit. Puis elle s’empressa juste après de nous rejoindre pour se cacher. Il était alors 18 heures.

Les instants qui suivirent, j’avais cru les avoir anticipés, mais loin de là ma pensée. Les soldats, très vite, envahirent l’immeuble en montant les escaliers sous une cadence militaire. Marche après marche, la mort se rapprochait un peu plus de nous comme une vague qui vous détruit à petit feu, d’abord moralement puis physiquement, sans vous laisser aucune issue. Je sentais mes poings se serrer, mes ongles disparaissait dans ma chair, mes jambes tremblaient de peur. Chloé prit sa tête entre ses genoux, et je croisais le regard vide de mon fils dont le courage me paraissait plus héroïque que chaque héro de l’Antiquité.

Les soldats fouillèrent étage après étage, lit après lit, placard après placard, soulevèrent même les tapis. Toute trace de vie n’était pour eux que parasite. Le premier étage était celui de nos voisins, nous entendîmes une succession de bruits qui ne faisait qu’accroître la sueur froide qui recouvrait mon front. Dans l’armoire, personne ne parlait, tout le monde était concentré sur le contrôle de son émotion. D’abord, un grincement de parquet se fit entendre, puis en un rien de temps, une multitude de coups de fusils, de balles qui heurtaient nos amis. Ensuite, un bruit de verre qui se brise, un cri d’une ténacité et d’une violence suggérant la détresse de nos camarades qui faisaient appel à leurs derniers souffles tant la puissance vocale me déstructurait l’esprit. Cependant, le bruit le plus difficile à entendre reste le dernier de cette série éprouvante, c’est le silence. Ce silence que je n’avais jamais autant regretté qu’en ce jour, un silence si dévastateur puisqu’on le savait éternel. Nous avions à cet instant perdu des amis mais pas seulement. Uune partie de mon cœur se déchirait à chacun de ces sons, à chaque image que je me faisais de la scène se déroulant quelques mètres plus bas. Puis la cadence militaire reprit, les claquements des bottes contre les marches s’intensifiaient en même temps que la peur envahissait notre armoire.
Notre étage était le dernier d’une longue série, pour nous un moment intense mais pour eux sans doute des vies à prendre parmi déjà tant d’autres. Mon esprit tourmenté ne comprenait pas comment des Hommes pouvaient accorder une si brève importance au cadeau qu’est la vie. Comment pouvaient-ils s’en sentir méritants après l’avoir enlevée et même impunément volée à des centaines d’innocents ?

Puis le moment vint, ils entrèrent dans notre chambre après avoir sauvagement désintégré la totalité de la porte avec plus d’une dizaine de balles dont le sifflement renvoyait un bruit strident. A chacune d’entre elles, je voyais le visage de Chloé se crisper, ses mains sur ses oreilles compresser son crâne, ses dents mordre ses lèvres jusqu’à sa chaire. Je ne pus m’empêcher malgré une inquiétude incontrôlable de leur dire « Vivre n’a rien de courageux et d’honorable mes enfants, survivre n’en demande pas plus mais mourir dignement est la véritable identité d’un grand Homme. Et si vous, vous méritez de vivre, c’est bien parce que vous acceptez de mourir, de mener à terme votre combat pour votre droit le plus cher qu’est la liberté. » Juliette hocha la tête pour acquiescer à mes paroles puis ferma les yeux et se plongea dans un sommeil artificiel comme pour profiter de nos derniers instants.

Nous vîmes la lueur du jour disparaître minutes après minutes, seconde après seconde. Le moment des révélations, des dernières révélations semblait arriver, mon fils me chuchota : « Papa, tu es pour moi la plus grande personne que je connaisse car, pour nous, tu t’efforces de rester fort alors que tes yeux te trompent… Ils brillent, Papa, tes fossettes se creusent, ton visage te ment, il veut pleurer. Laisse-le faiblir. Laisse-moi prendre le relais. » Je n’avais pas la force de lui dire non, il n’avait que 14 ans. Chloé lui fit un signe de confiance des plus sereines, alors mes mains lui cédèrent ma force en même temps qu’elles lui confièrent le fusil d’assaut.

Le moment fatidique approchait, Jules et Chloé se déclarèrent fin prêts à lutter la vie jusqu’au bout, à faire preuve d’une maturité inconditionnée pour des adolescents.

Les soldats avaient retourné, laissé sans dessus dessous l’ensemble de la chambre, percé les coussins et les matelas, déchiré le tapis. Soudain, je vis un jeune visage se dessiner au travers des lattes de l’armoire. Ses yeux avaient fixé les miens, mon cœur battait si fort que je crus qu’il l’entendait. Mais à mon grand soulagement et sans que s’ébaucha en moi une once de compréhension, il fit signe à ses camarades de sortir en leur demandant de fouiller le reste de l’appartement. Après quelques instants, il me glissa un papier et partit déclarant « Personne ici non plus, ils ont dû partir il y a déjà quelques jours (heures) ». Je ne savais pourquoi cet Homme nous avait laissé vivre, ni pourquoi il risquait sa vie pour nous, je ne le connaissais pas et pourtant son regard, sa sensibilité et son dévouement me semblaient familier. Je ne savais comment remercier cet inconnu ni même si j’aurais l’occasion de le faire un jour. Cependant j’avais la certitude qu’il y avait en ce monde des gens avec un amour inconditionnel à donner, et une générosité remarquablement grande. Nous attendîmes que les soldats quittent l’immeuble avant de sortir pour lire le message qu’il nous avait laissé à la lampe torche. Ma femme le lut en premier et je ne savais pas si son visage était plein d’inquiétude ou de soulagement, alors je lui pris des mains, d’un geste franc et je lus ce papier sur lequel était écrit en majuscule : RAPPELLEZ VOUS IL Y A 20 ANS, VOUS AVIEZ FAIT POUR MOI LA MEME CHOSE QUE JE FAIS MAINTENANT POUR VOUS, VOUS M’AVEZ LAISSE UNE CHANCE. Alors je songeai et me remémorai cet instant, duquel je tirai une morale évidente « Si tu veux que le bien vienne à toi, fais en sorte d’en combler autrui, car on ne récolte que ce que l’on sème ». Et à partir de ce jour, j’ai enseigné à la jeunesse de mon village cette morale car qui pourrait croire que l’on puisse être heureux en rendant les autres heureux et non en se préoccupant de soi avant tout ?

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