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Charlie

Écrit par : TERNAT Juliette (2nde, Lycée Murat, Issoire)

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

J’ai été surpris par cette image que Jules donnait, il était si sûr de lui… Le garçon amaigri, dont le visage était creusé par la peur avait laissé place à un jeune homme frêle dont le seul but était de survivre coûte que coûte. Malgré ses yeux vitreux je pouvais apercevoir cette rage dévastatrice qui somnolait depuis bien longtemps au fond des prunelles vert émeraude de mon fils.
En le voyant ainsi je me suis laissé submerger par une vague de souvenirs de notre vie d’avant, d’avant la guerre, en temps de paix… Je revoyais le contour gracieux des lèvres de ma femme quand elles se sont étirées en un large sourire lorsque je lui ai demandé sa main. Je ressentais la pression des petits doigts potelés de ma fille Chloé autour de mon index chamboulé par l’émotion quand elle n’avait encore que quelques jours. Ces souvenirs si douloureux avaient désormais un goût doux et sucré et ils réchauffaient mon grand corps qui était secoué de spasmes incontrôlables depuis quelques temps.

Comment en est-on arrivé là ? Cette question me tordait les entrailles. La guerre avait commencé un mercredi matin, à Paris, où les ennemis, deux hommes en cagoule, avaient pénétré dans le siège du journal satirique Charlie Hebdo et avaient tiré sans pitié sur les journalistes et les dessinateurs à l’aide de leur Kalachnikov. S’en était suivi une vague confuse dans laquelle étaient mélangés peur, rage, soutien, indignation aussi…Les jours suivants le drame, on voyait partout une phrase de trois mots, des mots tout simples mais dont certaines personnes se servaient pour remettre la faute sur quelqu’un d’autre ou quelque chose et ainsi éviter d’affronter la réalité. Ces mots on les entendait partout, ils sortaient de toutes les bouches, à toutes les heures de la journée, dans tous les coins reculés de France : Je suis Charlie. La vague s’était transformée en un ridicule filet d’eau et le « Je suis Charlie » était devenu une photo de profil Facebook oubliée au fond d’un ordinateur.
Quelques mois plus tard, les ennemis, qu’on appelait désormais les terroristes, décidèrent de frapper à nouveau la capitale française en ouvrant le feu sur des civils à la terrasse d’un bar branché et dans une salle de spectacle lors d’un concert piégeant 1500 personnes comme des rats, les obligeant à marcher sur les corps sans vie et ensanglantés pour pouvoir avoir une chance, même infime, de s’en sortir vivant. La terreur avait gagné chaque foyer, les discours des autorités appelaient à l’unité et à l’entraide mais on sentait que même derrière le beau costard et le regard assuré toute cette folie les dépassait complètement. Depuis le 7 janvier 2015, systématiquement, on regardait les sacs, on croyait voir des lueurs meurtrières sur des visages innocents simplement parce qu’ils étaient plus foncés. On croisait des militaires à chaque coin de rue qui vous dévisageaient et vous donnaient l’air d’être suspect d’un crime horrible alors que ce n’en était absolument pas le cas. Cette méfiance ambiante alourdissait l’air mais on arrivait à l’oublier l’espace d’un jogging ou d’un bain.
Je me souviens très bien d’une fin d’après-midi quelques jours après le drame de Charlie Hebdo, j’étais alors encore professeur d’étude comportementale de l’Homme en société dans une université réputée et je venais de terminer ma conférence dans un amphithéâtre avec mes premières années. Cette conférence portait sur le sujet : Comment la peur divise-t-elle les populations ? Bien sûr le sujet avait été choisi en rapport avec les attentats récemment vécus en Europe et aux Etats-Unis depuis le XXème siècle. Je me rappelle avoir assisté à de véritables débats fougueux où chacun donnait son avis et exposait sa solution aussi saugrenue ou sanglante qu’elle soit.
Tous mes étudiants s’étaient levés un par un pour nous assommer de belles paroles sur l’unité et la force ou bien citer notre très cher Gandhi, tous sauf un. Cet élève, d’ordinaire très discret et très studieux, était venu après le cours et m’avait littéralement incendié de propos injurieux, disant que le mouvement Charlie n’était qu’une invention médiatique. Il hurlait et son écho doublait l’absurdité et l’horreur de ces paroles. Selon lui les attentats devaient être reconnus comme des actes de purification de la perversité de la population. Malgré mes efforts pour le raisonner il soutenait que toute cette horreur était un mal pour un bien, qu’il fallait offrir d’autres martyres à Allah et dieu seul sait combien d’autres insanités dont on l’avait convaincu pendant son lavage de cerveau. J’avais essayé de défendre tant bien que mal entre deux éclats de voix que Daesh ne pourrait jamais lui procurer ce que la liberté de notre société actuelle pouvait lui permettre et que ce qu’il daignait appeler la débauche était selon moi le pouvoir de décider ce qu’on faisait de sa vie et d’avoir un champ de possibilités s’offrant à nous. Je me souviens que ses yeux étaient devenus d’un noir féroce, presque bestial. Ses veines du cou étaient gonflées par la rage et il hurlait à pleins poumons. Tout dans son regard signifiait qu’il voulait me faire du mal pour avoir insulté ses « frères » mais il ne fit rien et s’en alla d’un pas rapide. Cet incident m’avait tellement chamboulé que j’avais marché jusqu’à chez moi et Juliette m’avait retrouvé le teint livide bégayant des choses insensées.

La cause de tous nos maux n’a fait que croître d’années en années, la peur gagnait peu à peu les foyers et on entendait partout des murmures médisants sur les musulmans, la violence et le racisme envahirent les quartiers. Le terrorisme passa au niveau supérieur en un rien de temps et la mort faisait désormais partie de notre quotidien. On ne pouvait plus se sentir léger car on savait tout au fond de nous que tout pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre.
L’étau se resserrait de plus en plus jusqu’au jour où Daesh finit par prendre le pouvoir. Paris était piégée ainsi que ses habitants.
Les mois passèrent et petit à petit les gens ne souriaient plus, on avait forcé la fermeture des bars, des restaurants, des opéras et des cinémas. On nous interdisait de fumer, boire, chanter, danser, de s’étreindre ou bien de s’embrasser en public. Les églises étaient brûlées et la moindre trace d’une autre religion était méticuleusement effacée. Les vivres étaient rationnés, la ville était surveillée, ils savaient tout. L’air était étouffant, oppressant, invivable. C’était comme si la vie perdait toute sa couleur et qu’il ne restait plus que le noir. Les rues se vidèrent, plusieurs massacres avaient eu lieu un peu partout sur le territoire, les gens étaient paniqués et essayaient de partir clandestinement, il ne restait plus que 10000 personnes sur Paris.

Depuis quelques temps une lueur était venue nous redonner une once d’espoir dans le noir de notre appartement barricadé : l’existence d’un front de résistance. C’était le même principe quand pour la deuxième guerre mondiale : distribution de tracts, attentats, sabotages etc… On avait réussi à capter leur fréquence radio et à chaque fois que le poste grésillait nous nous précipitions dessus. Ces personnes, on ne connaissait pas leur identité mais on leur faisait confiance aveuglement. Ce sont eux qui nous donnaient la force de nous réveiller le matin et d’affronter la poussière, la fumée des bâtiments brûlés, la vision des corps gisants sur les trottoirs. Ce sont eux qui nous demandaient de défendre notre pays, nos valeurs et qui nous poussaient à donner des armes à nos enfants. « S’il le faut nous défendrons maison après maison »…

Juliette se courba en avant pour pouvoir regarder entre les fissures des volets de la fenêtre. Elle fit un signe avec sa main et je compris qu’ils étaient six. Le plan est simple, on attend qu’ils aient dépassé notre immeuble, Jules les attire dans une ruelle en contrebas où Juliette, Chloé et moi leur balancerons des grenades. Le seul point délicat était la course poursuite jusque dans la ruelle mais Jules, qui avait proposé l’idée, était bien décidé à en finir.
« C’est le moment, ils vont bientôt être sur l’avenue ! Il faut y aller ! avait murmuré Juliette. »
D’un seul mouvement Jules avait déplacé l’armoire qui barrait la porte de la chambre et on se précipita dans les escaliers de l’immeuble.
Avant de sortir dehors Jules nous a murmuré :
« Rassurez vous j’ai bien l’intention de les semer ! »
Suite à quoi nous nous sommes séparés comme prévu. Une fois dans la ruelle les secondes devenaient des heures, je fus rassuré lorsque j’entendis les premiers coup de feu provenant de l’arme de Jules, on entendait ses cris mélangés à d’autres, jusque là le plan avait l’air de fonctionner. En un instant Jules débarqua en trombe dans la ruelle et nous rejoignit en un rien de temps. Quelques secondes plus tard je vis les bottes noires des ennemis puis leurs jambes, leurs bras et enfin leurs armes. Dans un élan Chloé dégoupilla et lança les grenades qui explosèrent à l’unisson provoquant un épais nuage de fumée et trois corps volèrent soulevés dans les airs. Après l’explosion, le nuage se dissipa et les coups de feu retentirent sans interruption, je visais très mal car je tremblais et ma vue était brouillée par les larmes. Que suis-je en train de faire ? Moi qui prônait la liberté ? La paix, cette chose si anodine lorsqu’on vit avec mais si déchirante lorsqu’on la perd pour de bon. On ne se rend pas compte de l’importance de cette si petite chose et lorsqu’on la détruit on la reveut aussitôt comme un enfant qui aurait cassé son jouet…
Soudain le vacarme incessant des coups de feu et des cris se tut peu à peu.
La poussière nous épargnait la vision d’horreur dont nous étions la cause. Jules s’avança dans cette brume macabre, son arme à la main, pour vérifier que tous les ennemis étaient morts. Il ressortit quelques instants plus tard, nous annonçant que nous étions hors de danger. Il commença par faire quelques pas pour nous rejoindre mais se stoppa net, il donnait l’impression d’être paralysé tout entier et ses yeux exorbités fixaient quelque chose derrière moi. Ce qu’il n’avait pas remarqué c’est que dans la brume il n’y avait que cinq corps inertes sur les six que Juliette avait vu depuis notre appartement. J’entendis un crissement derrière moi et pivota sur moi même.
Le visage que je découvris me crispa d’horreur et me fit échapper mon fusil.
Ce visage je le connaissais très bien, les mêmes yeux noirs, les même veines gonflées par la colère.
Je ne m’étais jamais posé la question de la manière dont je mourrai mais j’étais loin de me douter que la dernière vision que j’aurai serait celle du visage de mon étudiant pointant son pistolet 9mm sur moi.

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