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La Tache

J’ai regardé mes chaussures, puis un carreau de carrelage sur lequel il y avait une petite tache de sauce tomate, puis les chaussures de mon père, puis la chemise de mon père, sans aller jusqu’aux yeux, c’était plus simple de ne pas regarder ses yeux et j’ai dit :

  • Je peux aller chez Elise ce soir ?
  • Oui, bien sûr, ma chérie !
    Et je repars, en comptant, comme à mon habitude, les carreaux de carrelage blancs sur lesquels je marche qui me séparent de ma chambre. Il y en a quinze comme mon âge et comme le nombre d’années où j’essaie de poser cette fichue question à mon père.
    En faisant mon sac pour aller chez Elise, oui Elise, c’est étrange ces mots qu’on donne aux gens pour les différencier, non ? Moi mon mot, c’est Lola ou plus couramment Lol. Mon père adore m’appeler comme ça, il dit que ça me va bien, que cela me représente bien et que ça fait ressortir mon côté déjanté. Moi je trouve pas, mais bon ça me dérange pas qu’il m’appelle comme ça.
    Bref, je m’égare encore une fois… ça y est j’ai terminé mon sac et je n’ai pas oublié mon nounours que ma grand-mère m’a donné. C’était à elle ce doudou quand elle était petite j’étais très fière quand elle me l’a donné. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs parce qu’ il lui manque un œil et il est en très mauvais état. Pourquoi s’attache-t-on à des objets du quotidien sans valeur ?
    Peut-être parce que tout simplement je sais qu’elle l’a serré dans ses bras… comme moi je le fais.
    Bon enfin, je repasse dans la cuisine en prenant soin d’éviter la tache de sauce tomate.
    Je m’approche de mon père, lui fait un bisou et lui dit que je rentrerai vers onze heures trente demain matin.

Je claque la porte et me voici partie pour dix minutes de marche en direction de chez Elise.
Mes écouteurs branchés, « Je vais t’aimer » de Sardou à fond dans les oreilles, c’est vrai qu’ en se moment j’ai bien besoin qu’on m’aime, enfin. La tête baissée, je pense et je me demande comment je vais bien pouvoir aborder ça...
Pendant tout le trajet, je traîne les pieds, je rumine… Dans ma tête c’est un problème de mathématiques :
Est-ce que je lui dis ?
Où et comment vais-je le faire ?
Bon Lola, décide toi une bonne fois pour toute, c’est pas si compliqué d’aligner trois mots quand même !
Et c’est toujours comme ça que cela termine. Je suis enfin arrivée chez Elise, je saute de carreaux en carreaux de ciment pour arriver au seuil de sa porte d’entrée. Elle m’y attend.
Je lui dit bonjour et nous filons dans sa chambre tandis que sa mère m’interpelle pour me saluer. Je l’aime beaucoup Annie. En plus elle fait de bons petits plats, ça change des surgelés de mon père ! En revanche, je ne comprendrai jamais : elle est plus vieille que papa, mais elle n’a toujours pas de cheveux blancs, c’est curieux non ?

Une fois arrivée dans la chambre d’Elise, je pose mes affaires, j’installe mon doudou près de mon oreiller et je pose mon pyjama sur mon lit : ça me rassure quand tout est à sa place.
Et puis, on se pose sur le lit avec de la musique tout en commençant à discuter.
Très vite, elle veut aborder le sujet de la question qui fâche : ce que je dois annoncer à mon père. Il n’y a qu’elle qui sait :
« - Alors tu lui as dit ?

  • Non, toujours pas…
  • T’attends quoi ? 1
  • Je ne sais pas comment lui dire. Tu t’y prends comment toi, quand tu as des choses délicates à dire à tes parents ?
  • Alors moi, c’est simple, je commence par manger plein de Snikers en regardant un film avec ma meilleure amie. Une fois que je me suis changée les idées et que je suis détendue, je prend mon courage à deux mains, et je vais leurs parler.
  • Mais moi, je n’aurai jamais le courage de le regarder dans les yeux !
  • Ne t’inquiète pas ça va aller. Surtout, sois sûre de ce que tu veux dire, ne bégaie pas, sois claire et sereine.
  • D’accord, je vais essayer, mais plus facile à dire qu’à faire !
  • Les filles à table ! crie Annie ».
    Super, j’ai très faim en plus ! Annie nous a fait des lasagnes, elles étaient succulentes !
    Une fois ce repas englouti, Elise et moi repartons dans la chambre, avec un paquet de Snikers et l’ordinateur portable pour regarder un film.
    Le film terminé, nous nous couchons. Je n’arrive pas à dormir, je réfléchis beaucoup. A un moment, j’ai pensé à ne pas lui dire et abandonner. Pour m’endormir et me changer les idées, j’ai tout essayé : compter les moutons, chanter des berceuses, mettre mes écouteurs et de la musique. Rien n’a marché !
    Le lendemain matin, Elise est déjà debout quand je me réveille. Dans une heure, je dois être à la maison. Je commence à stresser !
    Je sors de mon lit, je prends sur moi, descends les escaliers en vérifiant qu’il y ait toujours quinze marches. Je n’ai presque rien pris au petit-déjeuner, j’ai trop peur. Je pars en traînant les pieds sous les derniers encouragements d’Elise. Je ne sais même pas comment elle arrive encore à me soutenir et à me supporter...

Cette fois- ci, je n’ai pas envie d’écouter de la musique, je préfère regarder autour de moi, vu que je suis un peu en avance, je m’assois sur un banc et je compte toutes les voitures rouges qui passent, il y en a huit. Et puis, je repars la tête baissée comme à mon habitude, en regardant mes chaussures blanches qui ne le sont plus beaucoup d’ailleurs.
Enfin, j’arrive chez moi. J’ouvre mon portail grâce à ma petite télécommande, je pénètre dans la cours, passe devant la baie vitrée en pensant voir mon père bouquiner dans le salon.
A ma grande surprise, il n’y est pas. Je rentre dans la maison pose mon sac à l’entrée et crie : « C’est moi ! ». Personne ne me répond. Mais où est-il ?
Je commence à m’inquiéter, je traverse le salon à toute vitesse. Je l’appelle en regardant un peu partout. En arrivant dans la cuisine, je m’approche de la table et je vois un petit mot :
« Je suis au marché, ne t’inquiète pas, je reviens vite » Ouf ! J’ai eu peur.
Je repars à l’entrée, prends mon sac, et je vais dans ma chambre en sautillant sur les carreaux sans toucher les lignes qui les jouxtent.
Je range mes affaires en chantonnant, quand soudain j’entends la porte s’ouvrir et se refermer :
« - Lol c’est moi ! Tu es là ? demande mon père.
- Oui je suis dans ma chambre, j’arrive ! »
Oh la la, panique ! C’est le moment, comment je vais lui annoncer ?
Non Lola, on se calme ! Prends sur toi, la tête haute et tu es fière de ce que tu vas lui annoncer.
J’y vais, mes jambes tremblent tellement que je ne les sens plus.
Je le rejoins dans la cuisine où il est en train de ranger les fruits et les légumes qu’il vient d’acheter. Je me replace au même endroit qu’hier, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, ça me rassure je pense.
« -Comment ça va ma chérie ? Dit mon père
- ça va, ça va. Et toi ?
- Tu es sûre ? Ça n’a pas l’air »
Et là, je deviens rouge comme la tache de sauce tomate, qui elle non plus, depuis hier, n’a pas bougé. 2

Cette fois-ci, j’arrive à remonter ma tête jusqu’à ses yeux et pendant quelques secondes, je le fixe.
C’est le moment, je me lance.
« - Tu sais papa que je rêve d’être écrivaine ?

  • Oui et donc ?
  • Tu te souviens de l’école dont je t’avais parlée ?
  • Oui, celle où je ne veux pas que tu ailles parce qu’elle se trouve à Paris.
  • Exactement.
  • Bon qu’est ce que tu veux me dire ?
  • Ben, en fait…
  • En fait ?
  • J’ai passé le concours pour y rentrer et je suis prise. Donc dans un mois, je dois partir à Paris ».

Mon père n’en revenait pas. Il a écarquillé les yeux, j’ai cru qu’ils allaient sortir de leurs orbites !
Voilà, c’est dit. Je ne sais pas comment il va réagir, mais moi je me sens beaucoup mieux. En tout cas, ce jour-là, j’ai décidé que je n’éviterai plus jamais les taches de sauce tomate.

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