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Les larmes invisibles

Le froid me piquait la peau, c’était peut-être lui qui me mettait les larmes aux yeux, ou alors c’était le grand soleil, quelque chose de vif et d’éblouissant en tout cas, qui venait chercher quelques larmes au fond de moi, je jure pourtant que j’étais pas triste, vraiment, ce serait trop simple de dire que les larmes ne concernent que les gens tristes, mais le geste que j’ai fait pour essuyer les larmes du revers de ma main glacée, (parce que je ne mets jamais de gants, je crois que j’aime voir mes doigts rougis par le froid, ça fait des mains plus fragiles, plus vivantes), ce geste-là, donc, je m’en souviens, m’a fait du bien, c’était un geste qui avait en lui de la force, un geste qui me donnait à la fois de la rage et du courage, alors j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai enfin osé composer le numéro que je connaissais par cœur, depuis un an exactement.
Mes doigts tremblants sur l’écran, ces bouts de chair couleur sang qui ne se mouvaient que trop maladroitement ont tapé le dernier chiffre. Sept. Première tonalité, premier écho. Je sentais mon coeur battre et se débattre dans ma poitrine comme lors de mes courses d’athlétisme, il y avait d’ailleurs bien longtemps que je n’avais pas participé aux compétitions. Comparable au taureau dans l’arène, le sang me montait petit à petit dans le crâne, là où mes pensées rebondissaient contre les parois dans un raffut insurmontable. En captivité à l’intérieur de ma propre boite crânienne. L’attente durait, mon souffle se faisait plus saccadé, presque coupé trop tôt dans son élan. Là où la voiture s’arrête après quelques secousses, ma langue contre mon palais cherchait désespérément quelques gouttes de gazole restant.
Sept, premier et chanceux. Mon doigt a donc appuyé sur un trèfle pour terminer sa course des chiffres. Mais sept c’est également l’âge de raison. Il me semble pourtant que l’on emploie cette expression comme bon nous semble, dès qu’il est question de se rassurer ou de se donner une certaine importance, l’élan nécessaire pour continuer d’avancer en quelque sorte. L’homme est un être doué de raison alors pourquoi faudrait-il en plus qu’il franchisse un quelconque cap, un passage marqué par le sept pour traduire la fin de son enfance, comme preuve qu’il en possède bien une, au bout du compte, de raison. La ligne blanche du coureur. Je la fixais, moi, à m’en brûler les yeux. Chaque foulée m’engourdissait, mais je courais. Chaque foulée semblait me rapprocher de l’arrêt cardiaque, mais je courais. Il me regardait, alors je courais.
Sept. La lune mettrait environ une semaine à dévoiler son premier quart. Sept jours pour enlever son voile sombre, celui de la veuve qui voue la fin de sa vie au souvenir de son amour emporté par la faucheuse. Cet astre qui illumine les nuits des enfants espérant voir Peter Pan apparaître près de la deuxième étoile, à droite. Tous ces rêves si légers qui s’estompent au fil des années. Elle éclaire aussi les insomnies des plus vieux, incapables d’apaiser les troubles qui les rongent, les abandonnant comme l’os que le chien a rogné. Un cachet et au lit. La lune comme reflet de l’âme torturée des poètes maudits. Le guide phosphorescent des nuits de bohème où quelques poussières d’étoiles tombaient secrètement de leurs poches. La lune comparable à l’homme oxymore avec ses multiples facettes. L’homme dans sa complexité et sa simplicité paradoxales. À celui qui peut se permettre de pleurer alors même qu’aucune forme de tristesse n’a envahi son corps. C’est impressionnant, le nombre de pensées contenues dans seulement quelques minutes, quelques secondes. Le temps d’attendre, suspendu à son téléphone, et l’on a déjà remis en question la moitié du fonctionnement de la vie humaine. Accroché à l’appareil, je cogitais. Aucune forme de tristesse donc, mais l’on pleure tout de même. Ma mère était de celles qui vous dit que tout va bien, les dents à découvert, esquissant un mouvement particulier avec ses lèvres. Mais son oeil, lui, était inondé. Non pas de la dernière pluie mais plutôt de toutes celles qu’elle avait recueillies jusque là, une gouttière de chair. On m’a appelé le coeur de pierre toute la durée de mon collège. Il faut croire que j’avais hérité de son aisance pour montrer aux autres ce qu’il me chantait de leur montrer. Pourtant je suis intimement convaincue que ce qu’ils qualifiaient de dur et froid, ce qu’ils trouvaient comparable au cadavre dans son cercueil, bouillonne avec animation au fond de moi. Un mercredi je suis rentrée à la maison avec mon paquet de gâteau à la main. Les arbres commençaient tout juste à retrouver leur feuillage couleur chlorophylle et il y avait du monde sur les trottoirs. Des bancs de poussettes, de vélos, de trottinettes. Chacun avait décidé qu’il était temps de s’aérer. Prendre l’air. Ce fut aussi le cas chez moi ce jour-là puisqu’il avait rangé chacun de ses tee-shirts noirs, chacun de ses tee-shirts blancs, plié ses caleçons aussi, comme maman détestait. Lui aussi avait eu ce besoin de prendre l’air. Le deuxième écho s’achevait.
Le soleil avait disparu derrière un troupeau de nuages. Je n’avais pris ce matin qu’une simple veste en jean. Mes mains étaient désormais fourrées au fond de mes poches, à l’endroit exact où se trouvait mon smartphone avant que je ne l’en extirpe pour enclencher cet appel. Cette veste je l’avais achetée dernièrement, avec l’apparition du printemps, de toute façon il y a toujours une bonne raison pour remplacer les choses et sortir son porte-monnaie. Ma conscience a pris l’habitude de faire office de petit diable sur mon épaule, de petite voix dans ma tête, me rappelant que j’ose dire me battre pour la cause animale, stoppant ma consommation de viande et de poisson, que j’ose dire me battre pour un monde meilleur, alors que ces pièces qui tintent dans ma main et que j’offre sans hésiter, machinalement, à cette femme à l’oreillette debout toute la journée dans cette grande salle trop illuminée, trop parfumée, trop haute en décibels d’ados étourdis par leur course effrénée pour trouver l’habit rêvé, ces pièces que je lui tends en échange d’un beau sac pétrole deux fois trop grand pour simplement contenir ce bout de tissu ayant touché tant de petites mains ne possédant pas même ce que je gagne en un mois, tout cela m’est rappelé et exhibé en pleine face chaque fois que je sors ce porte-monnaie de mon sac en tissu. Tout comme l’appareil que je tenais en cet instant contre ma joue en guise de seconde peau, composé de lithium dont le chauffage peut provoquer de violentes explosions, et que pourtant le monde entier possède, collé contre sa cuisse. Un troisième écho était passé.
L’attente. L’action de compter sur l’arrivée de quelqu’un ou de quelque chose. Toutes ces vibrations se superposaient à mes pensées, transformant mon crâne en un espace confiné où des gens bruyants avaient décidé de danser. Une discothèque dans un ascenseur. Quand faut-il arrêter d’attendre, à quel moment est-il raisonnable de cesser de compter sur cette supposée arrivée qui finalement n’est que vaine. Je me suis toujours demandé s’il fallait patienter jusqu’à la dernière sonnerie, jusqu’à ce que la boîte vocale s’enclenche et que les échos s’essoufflent ou s’il valait mieux abréger les souffrances et couper court à l’appel. La dernière tonalité précédant cet instant un peu embarrassant où l’on se retrouve à parler seul puisque personne n’a daigné décrocher.
Soudain, sa voix résonna. Il était de l’autre côté. Je pourrais dire qu’à cet instant ce fut plutôt le timbre grave de celui qui, à des kilomètres de là, avait pris l’appel, qui coupa ma respiration et me priva de salive. Cette résonance dans le vide trouva refuge au plus profond de moi, précisément à l’endroit d’où étaient venues ces larmes qui, plus tôt, avaient salé mes joues, allaient peut-être à présent les creuser, les déliter, comme les fonds marins rouillent et décomposent les bateaux. Allô. Ce furent ces deux syllabes trop souvent entendues, perdant de leur sens la plupart du temps qui sont parvenues jusqu’à moi. Les mots ont sûrement plus de valeur selon l’individu qui les place sur ses lèvres et les prononce avec son intonation bien à lui, faisant varier l’accentuation et le ton. L’éventail complexe des émotions qui traversent chaque tissu cellulaire, la puissance de celles qui nous feront tomber de notre chaise, départ à l’hôpital, coccyx brisé et celles qui font pousser les ailes et s’élever les coeurs endormis. Le palmarès est large et tout aussi puissant. J’avais cru pendant une année que mon coeur rempli de courage viendrait se faire piquer au premier mot, ballon de baudruche vide d’air tombant au sol. Je me serais alors effondrée comme lui sur l’asphalte gelé en un bruit perçant, celui de l’éclatement du latex contre les gravillons. Bouts de caoutchouc éparpillés. Un vrai carnage, comparable aux restes de bouts de verre après les soirées bien arrosées ou les manifestations enragées. Je pensais réellement rester sur le carreau ou ne plus reconnaitre sa voix. J’ai alors revu en accéléré toutes les courses, tous les mètres foulés par mes semelles. Au fond je savais qu’un simple regard de sa part lorsque je courais me donnait l’air nécéssaire pour continuer. Nous avions tissé une toile d’araignée de souvenirs, des liens fragiles mais tous plus précis les uns que les autres. Peut-être qu’après cet appel je chausserai de nouveau mes Asics. Peut-être qu’après cet appel je pourrais avoir l’occasion de revoir ses fameux tee-shirts unis qui le rendent si propre, qui provoquent l’envie subite d’y plonger son nez et d’en absorber la chaleur réconfortante. Il n’y avait que grâce à ce regard-là que mes muscles arrivaient à se mettre en mouvement sur le tartan. Il était, à lui seul, tous les électrolytes d’une boisson énergisante. C’est à lui que je devais mes poumons et mon coeur, dont la fréquence au repos pouvait descendre en dessous de 50 battements par minute. C’est de lui que me venaient ces fossettes et ces sourcils trop garnis à mon goût que j’embêtais chaque jour en extrayant des pores de ma peau ces poils en trop. Une larme avait coulé le long de ma joue, le sel dans ma bouche le démontrait. Le liquide lacrymal ayant débordé de mon oeil s’était fixé sur la commissure de mes lèvres. Pleurait-il aussi à cet instant ? Je ne saurais dire si les larmes sont aussi transcendantes que les liens du sang pourtant j’étais persuadée qu’il avait senti l’eau sur ma joue et je l’imaginais même passer une main sur la sienne pour essuyer une larme qui n’avait pas coulé.

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