Andreï Kourkov, par Anne Niva

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© Philippe Matsas

Andreï Kourkov
Anne Niva

Sans « les événements », comme dit Andreï Kourkov avec humilité, l’intimité de cet imposant barbu au crâne ras et à l’assurance sympathique n’aurait jamais été pénétrée. Les « événements » font référence à la situation complexe et dangereuse en Ukraine depuis qu’en novembre  2013, la signature de l’accord d’association et de libre-échange de ce pays avec l’Union européenne (UE) a été suspendue. Immédiatement, la rue avait manifesté son désaccord. Depuis, l’Ukraine vit une sale guerre.

Andreï Kourkov, écrivain ukrainien russophone connu dans le monde entier (quand on est traduit dans plus de trente langues, la notoriété est mondiale), rédige son journal intime quasiment quotidiennement depuis l’âge de 15 ans. Dans la marge du jour où il relatait avoir embrassé une jeune fille, sa mère avait annoté en rouge « Honteux ! ». Certains carnets ont été volés – sans doute plus –, pendant ses études supérieures, puis rendus. Ceux des dix dernières années trônent dans sa chambre à coucher. 

Rédigé pendant toute la durée de la « révolution », le Journal de Maïdan n’a pas été édulcoré des inhabituels commentaires de l’auteur à propos de sa famille (sauf dans la version anglaise). D’ailleurs, son public l’a remercié pour ces annotations personnelles qui aident à mieux saisir l’ampleur de la catastrophe ukrainienne. 

Depuis le début des troubles, l’auteur du Pingouin et du Dernier amour du président, entre autres, n’écrit – temporairement – plus de romans. Il se concentre sur sa prose : essais politiques et reportages. Parce que tout le monde lui demande ce genre de textes, parce que, pour le moment, il est impossible à Kourkov d’« oublier ce qui se passe ». Tous les partis politiques d’Ukraine ont tenté de le récupérer. Peine perdue : l’écrivain-humoriste reste un homme libre, adepte de la comédie noire, définissant lui-même sa prose comme « une sorte de zone neutre entre réalisme et surréalisme ». Maître du sarcasme, Kourkov excelle à rapporter la réalité soviétique et post-soviétique par l’absurde. Il s’astreint à montrer comment elle a gâché et pollue encore la vie des gens.

Dans les années 1970, au plus fort du « marasme » soviétique brejnévien, Kourkov habitait en banlieue de Kiev. Il lui fallait plus d’une heure de transport en commun pour rejoindre le centre-ville. Il avait alors pris l’habitude de donner ses rendez-vous au café Iaroslava, un bâtiment prérévolutionnaire en pierres situé à une minute de marche de la longue place Maïdan. Quarante années ont passé. Andreï Kourkov et sa famille occupent un magnifique appartement du centre ; l’écrivain aime toujours à s’attabler au Iaroslava devant une grande tasse de café, face à des interlocuteurs amis ou de passage dans la capitale ukrainienne. « Ici, le menu n’a pas vraiment changé. On trouve toujours les mêmes petits pâtés fourrés et de la tarte à la canneberge », s’amuse-t-il. « Juste à côté, c’est le Coffee House ! », une chaîne commerciale inspirée des Starbucks américains. Cela va sans dire, Kourkov préfère le Iaroslava.