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La Terre devient ronde. D’un décentrement nécessaire du regard

Remise en cause du regard ethnologique par les populations jusque-là objets d’étude : l’ethnologie, « étude de l’autre » vraiment, ou miroir dans lequel l’Occident se mirait ? Voici que surgit une génération d’ethnologues issus de ces peuples-objets – et c’est l’ethnologie qui s’en trouve ébranlée.

C’est un des événements intellectuels les plus excitants de l’époque : l’évidence qui s’impose que nous ne sommes pas, nous ne sommes plus le centre du monde. Qu’il n’y a plus de centre – que le monde, dans les tumultes, les drames, le chaos, devient peu à peu multipolaire. Est-ce nécessairement une mauvaise nouvelle ? Plus de centre : autre manière de dire que, pour la première fois, la Terre devient ronde. Et que partout s’impose l’exigence d’un décentrement du regard.

Gigantesque brassage des peuples comme jamais l’humanité n’en avait connu dans son histoire ; déplacements aujourd’hui vers les pays occidentaux, Europe, Amérique, demain (déjà ?) vers les nouveaux pays que l’on dit « émergents », télescopant langues et cultures, imposant de penser le nouveau en termes de flux : flux d’images, de sons, d’informations, d’argent, de cultures, de personnes, que rien ne peut plus contenir, contrôler, diriger – où la fiction trouve une urgence nouvelle : d’articuler en des récits, pour chacun, ces strates multiples. Mais aussi obligation, dans ce choc des cultures – autrement dit, des manières de se penser et de penser le « vivre ensemble » – de s’interroger sur soi-même.

Nécessité, du coup, de « penser la frontière ». Et si, au lieu de la percevoir comme une porte fermée, une protection contre l’autre, on la pensait comme espace de rencontre, de médiation ? La frontière dit que des peuples se sont rencontrés, quelque fois dans la violence, le mépris, et qu’en dépit de cela ils ont enfanté du sens. Habiter la frontière, c’est vivre dans l’oscillation entre les mondes, dans le frottement entre les langues et les cultures. S’affirmer comme hybride culturel – écrivain, pour tout dire…

Mais aussi : comment se construit aujourd’hui la figure de l’étranger ? Comment accueillir l’autre en soi ? Gardons-nous des idées simples dans lesquelles veulent nous enfermer les possédés du délire identitaire et les rêveurs d’un monde sans frontières, chacun à leur manière négateur de l’altérité : l’enjeu nous paraît être de penser la frontière comme un « entre-deux » mouvant, matrice d’une autre manière d’être au monde, où, comme le dit si justement le philosophe Michel Agier, « chacun se trouve confronté au “sujet autre” qui m’oblige à penser tout à la fois au monde, à moi et aux autres ».

Prise de parole directe des peuples concernés, du fait de la révolution technologique qui accompagne ces mutations, quand Internet, les portables, les réseaux sociaux, font circuler dans le monde entier images, textes, témoignages là où, hier encore, les dictatures imposaient le silence ; mais aussi, et corrélativement, mise en cause des médias lourds débordés de partout par les réseaux sociaux, redéfinition nécessaire du métier de journaliste.

Remise en cause du regard ethnologique par les populations jusque-là objets passifs d’étude et qui prennent la parole : l’ethnologie, « étude de l’autre » vraiment, ou miroir dans lequel l’Occident se mirait ? Voici qu’aux écrivains des mers du Sud, d’Afrique, des Caraïbes, s’ajoute une génération nouvelle d’ethnologues issus de ces peuples-objets (d’étude) – et c’est l’ethnologie qui s’en trouve ébranlée jusque dans ses tréfonds.

Enfin, gigantesque tohu-bohu dans les études historiques, quand des historiens entendent imposer une vision plurielle, équitable, décentrée, qui ne réduirait pas l’histoire du monde à la perception qu’en proposait jusqu’ici l’Occident. « World history », « histoires connectées », « histoire globale » : qu’importent dans le fond ces qualificatifs, c’est d’un décentrement là aussi du regard qu’il s’agit. Colloques, articles, polémiques : la vivacité des réactions suscitées montre bien combien est sensible le point ainsi touché, et quel inconscient se trouve du coup réveillé-révélé.

Sanjay Subrahmanyam est de ceux qui ont mis le monde des études historiques sens dessus dessous. Indien d’origine tamoule, parlant l’hindi, l’anglais, le français, l’ourdou, le portugais, l’espagnol, l’italien, l’allemand, le persan, le danois, le néerlandais, professeur à l’UCLA (Californie) mais également en France, après avoir enseigné à Oxford, membre du comité scientifique des Annales : un tour du monde à lui seul ! Sa biographie, Vasco de Gama. Légende et tribulations d’un vice-roi des Indes, formidable récit proposant une vision nouvelle, tout à la fois du personnage et du monde indien dans lequel il s’inscrit, lieu d’un trafic intense et carrefour commercial le plus actif du monde bien avant son arrivée… a fait scandale, alors qu’il ne faisait jamais que croiser toutes les sources disponibles, en sortant d’une vision exclusivement occidentale.

Même démarche chez Serge Gruzinski, spécialiste de la découverte des Amériques, dans L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, qui bouscule résolument les idées reçues, en confrontant les visions des protagonistes, aussi bien celles des envahisseurs que celles des envahis.

Même démarche chez Romain Bertrand, dans L’Histoire à parts égales, qui révolutionne notre regard sur les rapports entre Orient et Occident à l’époque de leur première rencontre en Indonésie, en 1569 – événement capital, triomphe, épopée pour les Hollandais, non-événement pour les chroniqueurs javanais : quatre bateaux vermoulus portant quatre-vingt-dix rescapés du voyage, faisant irruption dans un monde hypercivilisé, en relation alors avec la Chine, l’Inde moghole, le monde persan, et qui en repartent avec quelques centaines de kilos de poivre à demi-pourri…

Quant à Pekka Hämäläinen, professeur à l’université de Santa Barbara et à Oxford, voici qu’il nous révèle tout à coup l’histoire sur deux siècles d’un Empire comanche plus vaste que la France, jusque-là ignoré, qui régna sur le Sud-Ouest américain de la conquête espagnole jusqu’au début des années 1870. Les archives existaient : elles n’avaient pas été consultées.

On pourrait multiplier les exemples : ils témoignent tous d’une formidable mutation du regard. Quelque chose change dans la manière de voir l’histoire du monde. Parce que le monde change, et que l’histoire n’est qu’une manière de poser au passé les questions du présent, pour leur donner sens et profondeur…

Mais dira-t-on que cette mutation est un signe de « l’effondrement de l’Occident » ou d’une avancée dans la perception de notre commune humanité ? La Terre, enfin, devient ronde et ce n’est pas, croyons-nous, une mauvaise nouvelle.

Michel Le Bris

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Voyage et captivité

Vers la fin des années 1520, le gouverneur des Indes portugaises, Lopo Vaz de Sampaio, a reçu une lettre quelque peu inattendue. Écrite en français, la lettre est rédigée de la part de « trente-six pauvres misérables Chrétiens de la nation de France, retenus en captivité et servitude en la Montaigne de Chanpaner », c’est-à-dire dans la région du Goudjerate en Inde occidentale.
Que faisaient ces braves Français dans des terres et des mers si lointaines ? Selon leur lettre, ils « ont été menés et conduits en ces parties… dans une nef nommée La Marie de Bon Secours, autrement dit Le Grand Anglais, appartenant aux marchands de Rouen ». Leur capitaine et pilote était un Portugais, Estêvão Dias, et ils étaient partis de Dieppe. Le sultan du Goudjerate, Bahadur Shah, les a intégrés dans son service en tant que spécialistes d’artillerie. Peu après, on perd toute trace de ces Français.

Pour un historien indien, spécialiste des XVIe et XVIIe siècles, invité à Saint-Malo en début du XXIe siècle, le voyage se fait à l’inverse. Saint-Malo, Honfleur, Fécamp et Dieppe étaient pour les Français du XVIe siècle des fenêtres ouvertes sur le monde, les points de départ d’un Paulmier de Gonneville ou d’un Jacques Cartier. Aujourd’hui l’étranger qui vient en France passe normalement par les grandes villes comme Paris ou Marseille. L’on découvre l’existence de cette « autre France » ou tard ou jamais, une France toujours maritime. Le Festival de Saint-Malo n’est pas seulement l’occasion de goûter aux huîtres de Cancale, mais de goûter une autre vision de la vie française. Et marcher sur les remparts de Saint-Malo est sûrement une manière de décentrer son regard, non seulement par rapport à la France, mais sur les relations entre la France et le monde, y compris l’Inde.

Sans oublier que non loin de Saint-Malo, à Calais, l’on trouve toujours des milliers de personnes « retenues en captivité » comme nos Français des années 1520, car ils avaient – eux aussi – envie de partir loin de leur place d’origine.

Sanjay Subrahmanyam

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