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Moussa Konaté, par Michel Le Bris

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© Mélani Le Bris

Où est Moussa ?

Il se dissimulait derrière son sourire, sa nonchalance feinte, sa manière élégante, toujours, de se mettre en retrait, mais il y avait en lui une infinie tristesse, que savaient ses amis, et une révolte, aussi. Contre les faux-semblants et les discours commodes, les postures victimaires, les tiers-mondismes faciles. Contre tout ce qui, traditions, corruption, religions, paraissait condamner l’Afrique au malheur. De là, sans doute, cette distance qui lui était comme une seconde nature, de se sentir toujours à côté, en porte-à-faux par rapport aux siens, avec ce sentiment d’appartenir à une génération qui avait failli, incapable de prolonger les utopies des Indépendances, et plaçant du coup ses espérances dans celle qui suivrait, tout en sachant qu’il n’en serait pas, mais consacrant toute son énergie à la faire advenir – jusqu’à sacrifier, pour une part, sa carrière d’écrivain…

Je l’aimais. Nous l’aimions tous. Et la nouvelle génération des écrivains africains sait ce qu’elle lui doit.

Pas plus lui que moi nous n’imaginions – et moins encore Yves de la Croix, le directeur du Centre culturel français de Bamako qui nous avait réunis au printemps de l’an 2000 – ce qui allait découler de notre rencontre. Je venais de découvrir que j’étais en fait le seul invité d’une manifestation du CCF baptisée… « Étonnants Voyageurs ». On me promettait une rencontre avec un Moussa Konaté qui jouait les hommes invisibles. « Où est Moussa ? » s’inquiétait l’un, s’inquiétait l’autre, levant les bras au ciel, mais d’évidence pas plus étonnés que ça de son absence – occupé, je devais le découvrir plus tard, à faire imprimer un petit journal sur l’événement, dans les rares intervalles entre les coupures de courant. Il avait surgi quand on ne l’attendait plus, brandissant son journal. Pourquoi, sans nous connaître, avions-nous sympathisé dans l’instant ? Nous nous étions quittés en nous promettant de tenter de monter au plus vite, ensemble, une édition d’Étonnants Voyageurs à Bamako. Et Yves de la Croix ne s’attendait sûrement pas à ce qui allait suivre : grâce à l’aide d’Yves Mabin et au soutien de M. Connan, l’ambassadeur que je devais retrouver plus tard en Haïti, le déferlement de toute une génération nouvelle, là où il s’attendait à une dizaines d’invités.

Moussa la pressentait, l’espérait : elle était là, cette nouvelle génération, surprise elle-même de se découvrir à travers des débats passionnés avec la génération précédente : Kossi Effoui, Abdourahman Waberi, Fatou Diome, Sami Tchak, Alain Mabanckou, bien d’autres encore, tous encore inconnus, ou presque, étonnés de se découvrir, débat après débat, bien plus de points communs qu’ils ne l’imaginaient. Une formidable aventure naissait là, qui allait se prolonger, s’amplifier de festival en festival.

« Où est Moussa ? » – la phrase rituelle, répétée des dizaines de fois par jour. Où est Moussa ? Pour qu’enfin il réponde aux journalistes partis à sa recherche, et qu’on lui rende hommage, le mette en lumière – et, pour être tout à fait franc, pour qu’il nous éclaire un peu, aussi, sur ce qu’il avait, ou pas, organisé. Mais il n’était pas là, parti on ne sait où, professant que les choses, de toute manière, finiraient par s’organiser toutes seules, ce que j’avais du mal à lui reprocher, moi-même ayant développé une théorie très fine sur les vertus auto-structurantes du chaos. Et puis il réapparaissait, comme s’il glissait entre les êtres et les choses, un sourire teinté de mélancolie au coin des lèvres, avant de s’éclipser de nouveau. Un peu à distance, toujours : cette génération qu’il contribuait à mettre en lumière, en même temps n’était pas la sienne, précipitait son effacement, bousculait dans son effervescence ce à quoi, malgré tout, il tenait.

Il nous avait fallu insister, Patrick Raynal et moi, pour le convaincre de reprendre la plume et son personnage de l’inspecteur Habib – comme s’il s’était persuadé que la suite appartenait aux autres, à cette génération qui déferlait maintenant et que sa tâche était d’abord d’éditeur, malgré les difficultés, et de passeur, à travers le festival. L’Assassin du Banconi et L’Honneur des Keita devaient paraître dans la « Série noire » : un Tony Hillerman africain…

Il n’était pas à nos côtés, à Brazzaville – pris par la promotion en Espagne d’une traduction de ses romans. Mais désolé aussi d’avoir dû se résoudre à renoncer au festival malien qui lui était – qui nous était – si cher : cette décision d’arrêter l’aventure, nous l’avions prise en commun, le cœur navré, deux ans auparavant, devant l’évidente incurie des autorités maliennes. Et la tragédie qu’allait vivre le pays peu après l’avait désespéré : « Mali, ils ont assassiné l’espoir », écrivait-il déjà en 2000, dans un essai prophétique – il n’avait pas imaginé, malgré tout, à quel point…

« Où est Moussa ? » Il sera dans ses livres, désormais, dans la mémoire gardée par tous de l’aventure commune à Bamako. Je n’aurai plus, les membres de l’équipe n’auront plus, à courir de couloir en couloir à sa recherche. Puisque je sais qu’il sera à chaque instant à nos côtés, à Saint-Malo.

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