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Le pouvoir des mots

Georges invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

Georges décide de ne pas prêter attention à ce détail tout de même assez perturbant. Dehors, le blizzard se lève. L’écrivain demande par pure politesse :

  • Voudriez-vous prendre quelque chose de chaud ? J’ai du thé, de la tisane, du café …
  • Oh, coupe l’inconnu, je n’aurais jamais pensé pouvoir ressentir à nouveau le goût si par-ticulier du café… J’en veux bien !
    Georges est très étonné de la réplique de son « invité ». Qu’importe, se dit-il. L’écrivain lui choisit une vieille tasse à carreaux fissurée héritée de ses défunts parents et verse du café dedans. Georges observe le vieil homme se délecter goulûment de la boisson comme un astronaute qui vient de découvrir un extra-terrestre. Ne pouvant rester davantage de temps ainsi à regarder l’inconnu boire du café, il décide de crever l’abcès. Mais, avant de dire quoi que ce soit, le vieillard demande :
  • Dis-moi, Georges, tu es bien en train d’écrire ton livre ? Il faudrait que je te dise…
    C’est la goutte qui fait déborder le vase. Georges, submergé par l’incompréhension, s’ex-clame :
  • Que me voulez-vous, à la fin ?! Vous m’avez suivi pour connaître mon adresse ?! Comment connaissez-vous mon nom ? Et comment savez-vous que j’écris en ce moment même ce torchon sale, bourré de gribouillis et dont l’histoire n’a ni intérêt, ni sens ?!
    Puis, il se radoucit, son visage affichant une mine dépitée. Il rajoute, amèrement :
  • Il n’a d’ailleurs aucune raison d’exister…
    Georges, d’un geste mou, ouvre la fenêtre devenue immaculée de flocons de neige et jette ses quelques pages déchirées dans le souffle blanc et froid tourbillonnant violemment, comme une colère déchaînée.
  • Non ! hurle désespérément le vieil homme, en se précipitant vers la fenêtre qui claque au rythme de la tempête.
  • Mais qu’as-tu fait ? demande-t-il à Georges, le visage grave.
  • Je me suis débarrassé de quelque chose qui ne me faisait que du mal.
  • Non ! Tu ne mesures pas l’ampleur de tes actes !
  • Ben voyons ! Monsieur Je-Ne-Sais-Qui vient du futur, peut-être ?!
  • Hmmm…
    Le vieillard semble réfléchir avant de parler. Il finit par dire doucement, comme s’il avait peur de dire une bêtise :
  • Ecoute, mon petit… Ou… oui, je viens bien du futur… et… je sais, c’est déroutant… je… je m’appelle Georges… Je suis né le neuf avril 1992 et j’ai quatre-vingt-un ans…
    L‘espace d’un instant Georges a comme un rictus puis, il dit, presque en murmurant :
  • Si je suis bien le fil de votre histoire… vous venez de 2073 ? Mais bien sûr !
  • Tu… tu ne me crois pas ?
  • Mais bien sûr que non ! Je ne suis pas si…
    Soudain, un détail frappe le jeune Georges : Son interlocuteur a des yeux étranges, familiers… des yeux possédés par une seule personne au monde… ses yeux sont vairons, le droit brillant, comme incrusté d’une précieuse émeraude et le gauche, un saphir pénétrant et scintillant… L’écrivain tombe à la renverse. Cet homme… c’est lui-même, cinquante-quatre ans plus tard ! Aussitôt, il reprend ses esprits et décide d’en venir précisément aux faits :
  • Bien, euh… Vous avez raison, vous venez du futur et vous êtes moi-même. Mais que faites-vous dans le présent ? Ou dans votre passé à vous, si vous préférez…
  • Je suis venu te convaincre de ne pas faire précisément ce que tu viens de faire ! Tu dois finir et éditer cet ouvrage, sans quoi tu mèneras le monde à sa perte !
  • Ah oui ! Carrément ! Et en quoi ne pas sortir ce livre mènera le monde à sa perte ? Ce n’est qu’une histoire de fiction !
  • Justement, réplique le vieux Georges. En 2073, le monde ne rêve plus. Et c’est ta future fille, Jimène -c’est l’un des noms à la mode en 2028- qui a d’abord remporté les élections présidentielles et est devenue la première femme présidente de la république de l’Espafrance –les deux pays ont fusionné en 2061- puis a conquis par la guerre et le sang le reste des pays du monde, en y imposant sa politique sinistre.
    Le jeune Georges tombe lourdement sur son siège.
  • Ca ne va pas ? s’inquiète le vieil homme. Je sais, ça fait un choc quand on apprend que sa propre fille est devenue une dictatrice… la fille qu’on a élevé, qu’on a vu grandir, qu’on a aimé… l’un des êtres que l’on aime et qu’on…
  • Ce n’est pas ça, le problème ! Je ne peux pas aimer cette psychopathe, elle n’existe pas encore ! Ce qui me choque, c’est qu’on a attendu 2050 et des poussières pour avoir une femme présidente ! Elle est où, l’égalité ?!
  • Euh, oui, je vois… Mais ce n’est pas le problème qui nous préoccupe en ce moment, Georges !
  • Mais justement, je ne comprends pas en quoi je peux résoudre ce problème !
  • Je t’explique : Jimène a décidé de priver l’être humain du livre, cette invention devenue presque vitale, permettant de s’évader des situations les plus sombres, de fuir ses plus imposants cauchemars, changer de point de vue, répondre à des questions ou au contraire, s’en poser… Bref, Jimène a privé l’humanité d’un besoin… J’ai donc utilisé illégalement, non sans mal, la machine à voyager dans le temps détenue par ta fille dans son laboratoire. Je l’ai cachée dans ton garage.
  • Et alors ? Je perds patience, moi !
  • Tu n’es pas quelqu’un d’ordinaire, Georges… tu as un pouvoir sans égal… Sans le vouloir, tu animes les rêves de chacun. Y compris ceux de ta future fille. Voici ton futur que tu viens de créer involontairement : tu abandonneras ta carrière d’écrivain pour devenir employé dans une mine de terres rares afin d’alimenter tous les nouveaux téléphones toujours plus puissants, performants et qui servent de moins en moins à téléphoner. Mais surtout à télécharger des applications, dont l’utilité est de plus en plus floue. Et c’est ça, le problème, Georges : ta fille ne rêvera pas assez. Elle ne fera que des songes sombres, sans couleurs et qui la hanteront jusqu’à la fin de ses jours. En devenant dictatrice du monde, elle décidera de faire passer toutes ses souffrances sur le peuple. Mais, rétorque le jeune écrivain, il y a d’autres solutions ! La musique, la danse…
  • Et comment crois-tu que ces artistes s’inspirent ?!
    Le vieillard s’assoit lourdement sur sa chaise, l’air désespéré.
  • La seule solution serait d’aller chercher le brouillon mais il a certainement été détruit dans le blizzard…
  • Eh bien, on ira le chercher ! s’exclame le jeune George, le regard bicolore jetant des étincelles de détermination. Si cela permet de sauver l’humanité de cet ennui létal, je le ferai ! Et quand je dis « je », c’est moi et le moi de 2073 !
  • Je veux bien, mais je n’ai pas de quoi me couvrir dans une tempête de neige ! dit le vieil homme.
  • Je vous donnerai mes vêtements les plus chauds, ne vous inquiétez pas pour moi !

Dix minutes plus tard, les deux George referment la porte d’entrée derrière eux.

  • Es-tu sûr que tu auras assez chaud, vêtu comme cela ? demande le vieil homme.
  • Etrangement, j’ai l’impression d’être au coin du feu !
    Il y a de quoi être étonné. L’écrivain est en pull de printemps blanc crème et en jogging gris souris fait pour paresser. Il portait un énorme sac à dos vert pomme.
  • Ton pouvoir se manifeste, explique le vieux George, tu peux imaginer une situation qui serait plus confortable pour toi, elle se réalisera… partiellement, mais suffisamment pour en ressentir les effets.
  • Je peux l’utiliser pour nous aider à retrouver mes papiers ?! Mais c’est trop cool !

Ils doivent marcher depuis plusieurs heures. Le moral est en sérieux déclin. Les deux George se demandent s’il ne serait pas plus sage d’abandonner. Mais l’espoir est plus fort. Ils ont perdu toute notion du temps et la nuit tombait. Ce voile sombre contraste magnifiquement avec l’épais manteau blanc qui recouvre entièrement le paysage.
Lorsqu’il fait entièrement nuit noire, le duo décide de s’arrêter pour dormir. Par chance, le jeune George avait pensé à dévaliser ses placards de biscuits. Sous un abri de fortune constitué de branches de sapin et d’épicéa calées contre un vieil arbre au moins bicentenaire, les deux hommes bivouaquent tranquillement sous un ciel constellé d’étoiles scintillant de mille feux. Ils discutent de choses concernant leurs deux passés communs ou de choses futures, comme la croissance de Jimène, son caractère, son parcours à l’école…
Enfin, vient l’heure du coucher. Ils se roulent sous un doux plaid emporté au préalable.
Ils se souhaitent mutuellement « bonne nuit » et tentent de se réfugier dans les bras sécurisants et confortables de Morphée…

Ils se réveillent avec le soleil. Le vieux George se lève d’abord et entame la thermos de café. Admirant le lever du jour, il s’assoit sur un rocher gelé, sa tasse à la main. Il respire l’air pétillant de l’hiver. Il sourit. Heureux comme un roi. En 2073, la neige n’apparaît plus que dans ses rêves, de plus en plus rares. Ce qui reste de ses cheveux aussi blancs que la neige flotte dans le vent frais matinal. Il avale une gorgée de café. Il aperçoit un bouquetin, cet animal qui n’est plus d’actualité dans son époque.
Une heure plus tard, c’est le jeune George qui sort de sa tente, les yeux soulignés de cernes violets. Entre deux bâillements, on peut discerner un « bonjour » adressé à son compagnon. Ce dernier reste silencieux. Enfin, d’une voix basse et émue, il déclare :

  • Quel paysage magnifique, non ?
  • Bah ! répondit le jeune. J’ai toujours vécu ici. La neige est ma colocataire, je ne fais plus attention à elle.
  • Oh, profites-en car crois-moi, elle va finir par te manquer ! Chez moi, cette matière est abstraite, même au sommet de l’Everest, elle est absente ! Cela fait longtemps que j’en rêve… Et enfin, je peux la toucher, sentir sa texture si particulière, sans souffrir du froid qu’elle peut dégager…
    Une fine larme discrète glisse sur la surface ridée de la joue de l’homme. Il fait ses retrou-vailles avec une vieille amie qui lui a tant manqué. Ses yeux vairons observent la vallée si-tuée en contrebas, toujours recouverte de cette poudre délicate et fraîche.

Puis, comme si la neige voulait lui manifester son réconfort, de légers flocons commencent à tomber doucement sur les fins cheveux du vieux George, puis sur le sol déjà complètement immaculé.
Alors que le jeune écrivain sent ses paupières s’humidifier, il remarque que les flocons changent. Pas de forme, mais de couleur. Ils deviennent progressivement dorés, comme des paillettes saupoudrées par milliers d’un doux geste. Le vieillard, les yeux occultés par un brouillard de larmes, ne voit ce détail qu’après. Puis, quelques minutes passent lentement avant que les deux George ne se rendent compte que cette neige dorée ne tombe qu’à des endroits distincts. Qu’elle forme comme un…

  • Un chemin ! La neige nous indique le chemin à prendre ! s’exclame le vieux George, les yeux encore mouillés.
  • Alors, suivons-le ! Si cela permet de sauver le monde…
    Ils abandonnent les sacs, tant ils sont heureux d’être aidés par la nature elle-même. Ils ne sentent plus la faim, ni la fatigue et encore moins le froid. Les deux hommes sont comme envahis d’un sentiment d’euphorie.

Et enfin, après un temps totalement indéterminé, la traînée de paillettes stoppe.

Elle débouche sur une clairière éclairée par la douce lumière matinale. Tout est désert. Silencieux.
Au beau milieu de cette clairière sauvage se dresse comme une sorte de menhir, recouvert d’une fine couche de givre. Ce menhir brille et scintille, telle une énorme pyrite. L’écrivain, en s’approchant, voit, enfermé dans cette couche gelée, des pages jaunies par l’humidité dont les écritures ont bavé mais restent lisibles.
Avant même d’avoir crié « victoire », une lumière verte fragile, vacillante, sort de la paume du jeune George. La lumière des rêves… cette lumière fait fondre doucement le gel, délivrant les feuilles soutenant le destin du monde… L’écrivain les prend, les regarde, esquisse un sourire…

  • Ah !
    C’était le vieillard. Le jeune George identifie le problème avec stupeur. Les doigts du vieil homme deviennent blancs, mais plus grave… ils s’effritent. Comme s’il avait lu dans les pensées de l’écrivain, le vieux Georges dit simplement et calmement :
  • Ne t’inquiète pas, George. En récupérant ces pages, un autre futur a commencé à se mettre en place. Un futur où je ne fêterais peut-être pas mes quatre-vingt-un ans… Allez… à bientôt…
    Le vent se lève et emporte le vieillard qui sourit, devenu pluie de flocons. Cette neige virevolte pour un dernier souffle autour de George tenant ses feuilles, seul et en pleurs et semble lui dire :
  • Adieu…
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