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Un écrivain d’encre et de sang

George invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige.

George jette un œil à travers la vitre : « Mais Diable, comment a-t-il fait pour ne laisser aucune trace ? Il a dû les effacer... Je ne sais pas pourquoi ni comment mais vu son âge, ce type doit être gâteux… » marmonne-t-il. Un toussotement impatient le sort de ses pensées le ramenant brusquement à lui et à la réalité. George se retourne et se retrouve face au vieil homme qui le fixe intensément comme s’il essayait de voir à travers son pull épais, à travers sa peau, à travers tout ce qu’il a tu : ses plus sombres secrets. Son regard est froid, exempté de toute émotion : un regard clinique, chirurgical, d’un médecin légiste sur un cadavre. Cependant, chose étrange et complètement paradoxale, George se sent en parfaite sécurité comme si rien ne pouvait lui arriver. Il avait l’impression d’être dans une boule de coton, de mettre en pratique l’expression « comme un poisson dans l’eau ». Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti cela. Mais, le vieil homme le sort de sa torpeur en brisant le silence douillet qui les enveloppait tous les deux :

  • Tu as changé Georgie… Enfin, tu n’as que vieilli…

Cette voix rocailleuse qui remplit la pièce semble venir d’un passé lointain. Mais George n’arrive pas à y mettre un quelconque souvenir dessus. Pourtant, il en est sûr : il la connaît cette voix. Son esprit est comme engourdi par un épais brouillard impossible à dissiper. Un brouillard à couper au couteau comme on dit par ici. Et pour couper celui-là, il faudrait un couteau de boucher capable de trancher d’un seul coup, une patte, une main, un doigt. Quelle drôle d’idée ! Un animal n’a ni main, ni doigt !

  • Toujours aussi bavard à ce que je vois ! Il y a des choses qui ne changeront jamais !

La réflexion anodine du vieil homme met l’écrivain mal à l’aise sans qu’il sache pourquoi. George cherche ses mots (ce qui est un comble pour un écrivain !) et c’est avec effort qu’il parvient à dire :

  • Mais non de Dieu, vous êtes qui vous ? Je ne vous connais pas ! Je ne vous reconnais pas !

Le vieillard quitte son air sérieux pour faire surgir un rire puissant dénué de toute chaleur qui emplit la pièce. Et ce rire froid glace George des pieds à la tête et de la tête aux pieds, il se sent devenir glaçon.

  • Dieu n’a rien à faire dans l’histoire. Laisse-le où il est celui-là. Un peu de patience mon ami, tu comprendras bientôt. Allons-nous asseoir. Le couloir n’est pas le lieu idéal pour discuter… pour échanger nos souvenirs… nous faire des confidences…

George, bien que de plus en plus agacé par les propos énigmatiques du vieil homme, se laisse conduire au salon après avoir reçu une solide tape sur l’épaule.

Cet homme mystérieux, qui a pris sa maison d’assaut et qui en fait le siège, prend place sur le canapé et pose ses pieds chaussés sur la petite table basse. George remarque que ses chaussures sont sèches et qu’elles ne laissent aucune trace d’eau sur le dessus en marbre de la table. Au pied du sofa, il pose tout près de lui avec une délicatesse extrême son gros sac qui n’avait jusqu’à là pas quitté sa main. Cette dépose avait fait entendre des sons métalliques. Surpris, George pose son regard sur le bagage : mais il y a quoi dans ce sac ? des clous ? des vis ? des couteaux ? Les couteaux qui deviennent maintenant une idée fixe… Pour la chasser, il vient à penser qu’il est en présence du sac de Mary Poppins et que le vieux, dans son bric à brac, pourrait bien lui faire apparaître un lapin, une lampe de poche ou une idée géniale pour écrire son prochain bouquin ne sait-on jamais…

George lève les yeux et regarde le vieil homme qui a pris ses aises. Dans la gêne, il n’y a pas de plaisir. Surtout faites comme chez vous ! se met-il à penser. Son invité, contre son gré, détache lentement ses yeux apathiques de son bagage et les pose sur son hôte. Un rictus railleur illuminant son visage, il lance d’une voix condescendante :

  • J’en ai bien l’intention.

Mais de quoi parle-t-il ? George est certain qu’il n’a rien dit et pourtant cet homme sait ce qu’il pense. Saisi d’une sensation de malaise, George détourne les yeux de cet étrange personnage. Cherchant quelque chose à quoi se rattacher, George fixe son regard sur la neige qui tombe maintenant à gros flocons. Dans sa contemplation du paysage, il essaie tant bien que mal de trouver une explication logique à tout ce qui se passe. Il a beau essayer de raisonner, il ne trouve aucune réponse acceptable pour un homme sain d’esprit ou juste à moitié fou. Et dans sa tête, il n’y a que des questions qui tournent en boucles, qui se bousculent, qui percutent ses tempes.
Le vieil homme se lève et se dirige, comme s’il était chez lui, vers la petite bibliothèque qui semble être oubliée. Posées dans un coin peu éclairé du salon, les étagères sont recouvertes d’une épaisse couche de poussière. C’est à peine si on peut distinguer des livres grossièrement empilés. C’est une chose bien surprenante car le reste de la maison est d’une propreté impeccable, presque maniaque. La bibliothèque ne semblait pas avoir été utilisée depuis des années comme si son existence avait été niée. Le vieillard se saisit délicatement du premier roman et d’un puissant souffle en chasse toute la poussière. Les inscriptions suivantes apparaissent alors : Le Bourreau éventré de Mason Mineret.

A la seule vue de cette couverture, le visage du vieil homme se métamorphose : jusqu’alors impassible, celui-ci s’illumine d’un rictus mauvais qui se transforme très vite en une hideuse grimace. Ses yeux étincèlent d’une lueur démoniaque. Le vieil homme se retourne et observe George : celui-ci, le regard dans le vide n’a pas bougé de la fenêtre.
Reprenant son air impassible, le vieillard couvre les quelques mètres qui les séparent d’un pas déterminé. Il pose ses deux mains sur les épaules de George, le secoue et lui dit d’un ton résolu :

  • Eh mon gars, l’heure des comptes a sonné. Il est temps que je te fasse revenir Georgie.

George, l’air ahuri, n’en revient pas. Les mains du vieux resserrent leur douloureuse emprise sur ses épaules. Et tel un automate, une marionnette, il suit le vieil homme comme un condamné à mort qui sait ce qui l’attend.

  • Que vous me fassiez revenir… Que vous me fassiez revenir… répète George complètement perdu.
  • Oui, te faire revenir. Viens t’asseoir. Tu vas vite comprendre.

George se contente d’obéir, plus à même de réfléchir : il va jusqu’au canapé, se prend les pieds dans le sac et se rattrape de justesse à la table basse.

  • Fais attention, imbécile ! aboie le vieil homme.
  • Je suis désolé, balbutie George tout en pensant mais bon Dieu qu’y-a-t-il dans ce foutu sac ?

Comme s’il l’avait entendu, les traits du vieillard se détendent et un affreux rictus apparaît.

  • Ce sac est ton passé, ton présent et ton futur.

Face au regard éberlué de George, il poursuit :

  • Ce qu’il contient représente ce que tu as été, ce que tu es et ce que tu seras. Alors, fais un peu attention, nigaud !

George en est maintenant persuadé : cet homme est fou. Il est sorti tout droit d’un hôpital psychiatrique. Tout s’explique ! Il est grand temps qu’il le mette à la porte, lui, son sac et ses propos sans queue ni tête !

Mais la voix caverneuse du vieillard le sort de sa réflexion :

  • Dis-moi Georgie, tu te souviens de ton premier livre ? Le bourreau éventré. Ne me dis pas que tu l’as oublié, ce magnifique livre ! Le tout premier livre que tu as écrit… Ton premier chef d’œuvre. Bon, je vais te rafraichir la mémoire. Dans ce roman, tu racontais l’existence paisible que menaient un garçon et sa mère dans une petite maison en lisière de forêt dans le Maine. Oui, c’est ça, une petite existence tranquille jusqu’à l’arrivée de cet brute, cet ivrogne, ce monstre. Pourquoi avait-il fallu à cette mère un nouveau compagnon ? Pourquoi l’avait-elle ramenée à la maison ? Pourquoi ne s’était-elle pas contentée de sa vie avec son petit garçon ? Ah ! Je vois que ça te revient… Il n’avait pas fallu longtemps pour que ça dégénère et que ça fasse la une des journaux. Cette mère stupide avait payé de sa vie sa sordide aventure. Il l’avait assassiné de quinze coups de couteau devant les yeux de son petit garçon. Pauvre gamin ! Il était seul dans une nuit d’enfer sans fin face à ce monstre. Te souviens-tu de la suite de ton livre Georgie ? Comment tu as écrit en détail cette nuit qu’il a vécu, recroquevillé sur lui-même dans un coin sombre du salon, tu sais, dans ce coin où tu as installé ta bibliothèque ? Et la Voix, te souviens-tu d’elle ? Alors que le garçon pleurnichait et tremblait comme un lâche, elle est arrivée. Cette petite voix rauque qui, dans l’oreille, lui a murmuré de prendre le couteau que l’autre idiot avait laissé sur cette table basse pour aller se chercher une bière. Te souviens-tu ? Rappelle-toi de la délivrance que te procurait chaque coup de couteau, ce sentiment de jouissance que tu ressentais à chaque fois que la lame venait trancher la peau de ce bourreau… Et puis, il y a eu ses cris, ses supplications, ses pleurs… Te souviens-tu de cette sensation de pouvoir, de puissance absolue que tu as ressentie. Et la Voix qui s’est mise à rire au point d’en faire trembler les murs. Te souviens-tu de ce que tu as fait juste après : tu es allé chercher un cahier dans ton cartable, tu es venu t’asseoir à côté du cadavre ensanglanté de ta mère et de son bourreau et calmement tu as commencé à écrire, mot après mot, phrase après phrase, ligne après ligne. Et c’est là que tu as su Georgie : tu étais un écrivain de sang. Pour chacun de tes romans, il te fallait cette motivation et moi, cette petite voix qui t’encourageait. D’autres trouvent leur inspiration dans l’être aimé, dans le voyage, dans l’amitié ; toi non Georgie ! Tu as eu beau passer ton temps à lire des journaux pour trouver un fait divers capable de t’inspirer mais c’était insuffisant pour ton imagination nourrie au mal. Alors, le Maine Monster, comme les gens d’ici l’appellent, est arrivé. Oui, nous l’avons fait venir. Ne me remercie pas. Je ne suis que ta petite Voix, cette petite mélodie que tu aimes, ta muse adorée. Ensemble, nous avons créé le tueur en série le plus monstrueux du Maine, et peut-être même des Etats-Unis. On disait qu’il faisait subir des souffrances inimaginables à ses victimes et qu’il récupérait un petit bout de leur corps en souvenir.

George est silencieux et, les yeux clos, il écoute le vieil homme poursuivre. Parfois, il hochait la tête comme s’il approuvait.

  • Car il y en a eu d’autres après le Bourreau éventré ; il y a eu L’Auriculaire d’une petite frappe. Tu la connais l’histoire puisque tu l’as écrite : c’est ce Davis Cowan qu’on a retrouvé mort dans la forêt… C’était un voleur, une racaille, une vermine redoutée par tout un village. Quand on l’a découvert, il avait le crâne fracassé, les os du corps brisés par une batte de base-ball et l’auriculaire de sa main gauche coupé net par une cisaille. Ensuite, George, je t’ai encouragé à écrire plus : ton troisième roman est paru peu de temps après. C’était, si mes souvenirs sont bons, Une langue bien pendue. Il y a rapidement été suivi par Le Binoclard Borgne et Un Hurlement à jamais ignoré. Celui-là est mon préféré. Quel raffinement dans l’écriture ! Quelle maîtrise de l’art ! Raconter l’histoire d’une étudiante de vingt-cinq ans, Madison Mayfield, retrouvée égorgée et mutilée dans sa voiture sur un parking désert. Il lui manquait ses deux oreilles, découpées avec un couteau-scie. Nous faisions du bon travail toi et moi. Ne me dis pas le contraire ! Je te donnais matière à écrire et toi tu écrivais dans un état d’extase. Les mots te venaient tout seul. Même les critiques littéraires n’en revenaient pas d’un tel réalisme. Puis tout s’est brusquement arrêté alors que tu étais en pleine gloire : plus une seule ligne, plus un seul livre de Mason Mineret, plus de cadavre, plus de meurtre. Et tout doucement, tu t’es mis à dépérir, en cherchant ailleurs ton inspiration. Tu n’es pas de ceux qui savent écrire sur des fleurs ni sur des histoires d’amour que lisent les braves ménagères au coin du feu ! Ton encre est rouge ! Ton encre est sang ! Tu t’es assez reposé, Georgie ! Je suis de retour. On est à nouveau ensemble : toi et moi, Georgie et la Voix. Au boulot, fainéant ! Georgie, tu m’entends ? Georgie ? Tu m’entends ? Réveille-toi Georgie ! Ouvre les yeux ! Réveille-toi ! REVEILLE-TOI !!!!

George ouvre brutalement les yeux, la tête posée sur son bureau. Un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar. Cela faisait longtemps qu’il n’en avait pas eu. Il n’aurait pas dû arrêter ses IMAO. Depuis qu’il prenait ce médicament pour soigner sa dépression, il dormait paisiblement au prix de pertes de mémoire. Déboussolé, la tête dans le brouillard, il se frotte les yeux et balaie du regard le salon. Il a froid. Durant son sommeil, la cheminée s’est éteinte, refroidissant la pièce de plusieurs degrés. George se lève, s’étire et se dirige vers la fenêtre. Il remarque que la nuit commence à tomber et qu’il neige à gros flocons. Combien de temps s’est-il assoupi ? Sans doute plusieurs heures. En prenant sa veste pour aller chercher du bois dehors, son regard s’attarde sur la table du salon : dessus, sont posés Le Bourreau éventré, L’Auriculaire d’une petite Frappe, Une langue bien pendue, Le Binoclard Borgne et Un Hurlement à jamais ignoré. Mais que font-ils sur la table ? Il est pourtant sûr de ne pas les y avoir mis, ni de les avoir délivrés de leur poussière. A vrai dire, il ne se souvient même plus de la dernière fois qu’il les a tenus entre ses doigts. Consulter ses anciennes œuvres est une perte de temps. Seules celles qui sont à écrire comptent et pour l’instant, il est au point mort sur son dernier manuscrit. En deux temps trois mouvements, il soulève les livres pour les replacer dans la bibliothèque quand il voit un petit mot dessus. L’écriture est ferme et forte :

« Je t’attends Georgie… Dépêche-toi ! Je suis de retour. Il est grand temps que tu écrives un bon Mason Mineret ! »

Des gouttes de sueurs perlent son front alors qu’il fait un froid de canard dans la maison. Il a l’impression d’étouffer et ses yeux cherchent une échappatoire. Mais son regard s’arrête net sur un sac noir, abandonné à côté du canapé. Ce sac, il n’était pas là quand il s’est endormi. Son cœur s’accélère et rate un battement. D’un pas hésitant, il s’avance vers le bagage et s’accroupit devant. Ses mains sont moites. Il cherche sa respiration et l’ouvre d’un coup sec : d’une main peu assurée, il en sort une pelle pliable, une éponge, de l’eau de javel, une couverture pliée, des gants, des liens en plastique, une pelote de corde, des couteaux, d’innombrables couteaux, de toutes formes… de toutes tailles… Et tout au fond du sac, ses doigts tremblants trouvent un sachet tout poisseux fermement fermé par un lacet. George essaie de défaire le lien. N’y parvenant pas, il le déchire. Et devant lui, tombent sur le sol un auriculaire, une langue, un œil et une paire d’oreilles.

George se relève. Il est impassible et reste silencieux pendant de longues minutes, ne lâchant pas une seule seconde des yeux le contenu du sac. Il ne tremble plus, ne ressent plus le froid, son cœur a repris un rythme régulier, il a compris. Il rompt brutalement le silence d’un rire sadique. Il replace avec soin tous les objets dans le sac et le ferme. Il s’en saisit et s’avance vers la porte d’entrée. Sa main tremble d’excitation quand elle se pose sur la poignée et alors que la porte s’ouvre, il entend dans sa tête une petite voix qui lui est familière lui murmurer :

  • Allons chercher l’inspiration, Georgie !

Dehors la neige a cessé de tomber. Sur le jardin recouvert de blanc, des empreintes de pas ont tracé une sorte de chemin : certaines sont bleu encre, d’autres sont rouge sang, et vont dans la même direction en marchant côte à côte.

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