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La visite

Georges invite machinalement le vieillard à entrer, et c’est précisément au moment où il referme la porte derrière lui qu’il remarque qu’aucune trace de pas n’imprime la neige. Le vieil homme, sans gêne, prend un siège et s’assoit à table. Georges l’observe. Tout chez cet homme le met mal à l’aise. Il est troublé par chacun de ses gestes.

George lève la tête vers le vieillard et demande brusquement :
⁃ Que voulez-vous ?
Le vieillard enlève son bonnet et regarde le jeune homme dans les yeux. A la vue de ses pupilles bleues, Georges est bouleversé.

Ces yeux bleus. Impossible de les avoir oubliés. Ceux de quelqu’un que je connais, c’est évident...

Il jette son bonnet par terre et pose ses mains sur la table. Il porte une bague à l’annulaire. Georges a le regard fixé sur les mains de l’homme qui l’observe.

Cette main, cette bague. Je reconnais ces plis de la peau et ces doigts grossiers. Une main qui, j’en ai le souvenir soudain, s’abat sur mon visage.

⁃ Respire, tu as l’air tendu.
On a du mal à croire que c’est un vieillard qui vient de parler. Sa voix est grave, brutale et elle résonne étrangement dans la tête de Georges.

Cette voix. Je l’entends me crier des mots, que je ne peux, ou ne veux entendre. Des mots agressifs, froids et cruels. Cette voix est reconnaissable entre mille, et malgré tout, ma mémoire persiste à me cacher l’identité de cette homme.

⁃ Je peux faire un tour ?
Georges marmonne un petit « faites comme chez vous » à peine audible. Il ne quitte pas le vieil homme des yeux. Ce dernier se lève, déambule dans la pièce à peine aménagée. Georges vient de s’installer dans la maison de son enfance située en pleine campagne. L’étranger regarde Georges avec tristesse :
- Tu as les mêmes yeux que ta mère.

Ta mère. Ces mots prononcés par cet homme provoquent une avalanche de souvenirs, d’impressions et d’images dans ma tête. J’entends ma mère qui crie, en pleurs : « La ferme est en train de tomber en ruines. Les bêtes sont malades Nous n’avons plus rien. PLUS RIEN !!! Tu m’entends, plus rien... Tu ne m’avais pas promis ça ! » Elle continue à crier, à pleurer, mais elle s’éloigne et je ne distingue plus sa voix. Je l’entends marcher dans sa chambre puis revenir dans le salon. J’entends la porte claquer et puis le silence.

L’homme parait intrigué par Georges qui est plongé dans ses pensées. Il se penche vers lui et l’observe de très près. Georges se recule vivement.

Cette odeur. Une odeur d’alcool qui est celle d’un homme que j’ai détesté, j’en suis sûr. Une odeur qui fait revenir des images encore confuses dans ma mémoire. Des images de violence, très floues. Puis de plus en plus nettes : il y a des coups maladroits. Il y a des bouteilles de bières éparpillées dans toute la maison. Il y a le peu d’argent qu’il nous reste, gaspillé. Et il y a ma petite sœur, terrorisée. Je me sens mal.

⁃ Je t’ai amené quelque chose, ça devrait te faire plaisir !
Georges se méfie. Le vieil homme sort lentement de sa poche une peluche aux couleurs délavées. Il la jette sur la table devant le jeune homme.

Cette peluche. Un lapin aux oreilles vertes et au corps rose. Je le sais, il appartenait à ma sœur. Ma sœur qui pleure, la serrant dans ses bras. Elle a faim, elle a peur. Je ne peux nous trouver à manger, il n’y a plus rien à part de l’alcool. Je décide de descendre chercher notre père. Ma sœur me suit, accrochée à son lapin en peluche. Il n’est pas dans le salon, ni dans la cuisine. Je l’aperçois dans le jardin, près du puits. Nous sortons et nous nous rapprochons de lui. Il est allongé sur le sol, entouré de bouteilles vides.

Le vieillard s’approche de lui. Georges observe avec attention ses traits fatigués et tristes. Sa barbe est blanche et sale. Ses yeux bleus sont la seule couleur présente sur son visage maigre. Sa peau est sèche et blafarde. Ses lèvres sont fines.

Je le reconnais, à présent. J’en tremble, mais c’est la vérité : cet homme est mon père. Tout me revient. Je le secoue pour lui demander de nous aider. Mon père se lève, arrache la peluche des mains de ma sœur et la jette dans le puits. Il se met à hurler : « Je n’ai rien pour vous ! » puis, en titubant, et d’un geste puissant, frappe ma sœur au visage. Elle tombe dans l’herbe, en sanglots. Il s’avance maladroitement vers moi, mais je parviens à éviter son coup d’un mouvement rapide. Il se tient courbé au milieu du jardin et respire bruyamment, telle une bête. Je prends peur. Je saisis une barre de métal abandonnée à coté du puits. Elle est lourde, trop lourde pour mes bras faibles. Lui aussi a peur, je pense, ou peut-être est-il trop ivre pour cela. Il s’approche de ma sœur... Je ne pense plus à rien. Je lève la barre de fer et lui assène un coup à la nuque. Bien qu’affaibli par l’alcool, mon coup n’est pas assez fort pour l’assommer. Il tombe, mais se relève péniblement. Je suis devant lui, il me regarde, appuyé sur le puits. Il s’avance vers moi d’une démarche boiteuse. Il lève la main et je lui enfonce la barre dans le ventre, sans réfléchir. Mon père recule, se cogne contre le puits et, déséquilibré, tombe dedans.
Il n’y a plus aucun bruit.
Nous nous mettons à courir, le plus loin et le plus vite possible. Nous nous réfugions dans le salon et nous nous regardons. Aucun de nous ne parle et nous restons debout, à attendre que quelque chose se produise. Plus tard ,je ne peux savoir quand, quelqu’un sonne à la porte. C’est le facteur, et je ne sais que lui dire. Ma petite sœur prend la parole, à ma grande surprise :
- Papa est parti, il nous a laissé tout seuls.
Elle regarde le facteur, me regarde, avec insistance, puis dit :
- Pas vrai, Georges ?
Leurs deux regards sont sur moi. Ils attendent. Après un court silence, je dis d’une voix faible, mais déterminée :
- Oui.

Quand Georges repose son crayon, le vieillard n’est plus là, et il est seul dans la pièce.

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