Melani Le Bris raconte les événements

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La deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince devait débuter le jeudi 14 janvier au matin. Une vingtaine d’auteurs étrangers étaient attendus le mercredi soir à Port-au-Prince, qui s’ajoutait aux auteurs haïtiens, une grosse vingtaine également. Et dès le lendemain, nombre d’entre eux devaient repartir dans neuf villes de province pour des rencontres dans les écoles et les Alliances françaises, pendant que les autres se dispersaient dans les écoles Port-au-Prince. Le festival s’annonçait bien.

Une partie de notre équipe, Maette Chantrel, Agathe du Bouays et Isabelle Paris était arrivée une semaine auparavant pour aider à l’organisation. Michel et moi étions venus un mois auparavant pour coordonner au mieux les travaux de l’association haïtienne, présidée par Lyonel Trouillot et Dany Laferrière, des différents acteurs impliqués et de l’association française.
La conférence de presse s’était déroulée la semaine précédente devant une salle bondée. Les radios, les télévisions multipliaient les programmes sur l’événement. Tous les participants tiraient dans le même sens. Encore en France, je recevais des e-mails d’Haïtiens qui consultaient notre site Internet, demandaient le programme. De toute évidence, la sauce prenait.
Michel et moi avons rejoint l’équipe à Port-au-Prince le dimanche soir, accueillis par une pluie battante. Surprenante, en pleine saison sèche.
Les deux jours suivants, le temps était resté couvert, il faisait même froid. Lyonel Trouillot, Dany Laferrière et les auteurs haïtiens présents à Port-au-Prince couraient de radios en télés pour annoncer le festival.
Ce mardi 12 janvier, Dany était parti dans la matinée faire une radio, Maette était descendue à la Fokal pour visionner les DVD des films que nous allions projeter, Agathe relisait le programme avec Laetitia aux Presses nationales. Restée à l’hôtel, je me battais avec mon ordinateur pour corriger le programme que Flore Mbongo voulait envoyer aux Alliances françaises en province. Tout le monde était revenu à l’hôtel vers midi, et nous devions tous partir vers 17h pour enregistrer une autre émission à Radio Kiskeya.
La nature en a voulu autrement. Récit des événements.

Mardi 12 janvier :

Il est 16h30. Maette travaille dans sa chambre, au troisième étage, et Michel également, dans sa chambre du premier. Dany et Rodney sont au restaurant où ils ont commandé une langouste. Je monte dans ma chambre, laissant Isabelle et Agathe qui travaillent dans la cour de l’hôtel. Je pianote sur mon ordinateur quand je sens un tremblement. Je me dis, tiens, on dirait un tremblement de terre. J’en avais vécu un petit en Italie. Mais les vibrations s’accentuent, je suis projetée à terre et je rebondis sur le sol sans savoir quoi faire, autour de moi, la lampe tombe. Je me dis, zut, elle est cassée. Les secousses ne cessent d’augmenter, je n’arrive pas à me relever, cherche quelque chose pour m’abriter. Peut-être sous le lit ? Non, il est trop bas. Je lève la tête, les murs se fissurent autour de moi. J’ai l’impression que ce qui se passe n’est pas réel, je suis dans film et je vais me réveiller. Ce n’est pas possible. Le grondement augmente encore et encore, je vois les murs onduler comme s’ils étaient en papier, des pans de béton se décrochent et tombent tout autour de moi. Je pense au festival, c’est foutu... les murs continuent à onduler et à cracher des morceaux de béton. Je me dis que c’est la fin que tout va d’écrouler sur nous. Je ne pense plus à rien et attends, allongée sur le ventre, les mains sur la tête ne sachant plus quoi faire. La secousse s’arrête, enfin. J’ai appris par la suite que la secousse avait duré une minute. Elle m’a semblé durer une éternité. Je ne regarde pas derrière moi, j’ouvre la porte de la chambre. Le couloir n’est qu’un nuage de poussière. J’enjambe les gravas, me précipite à la porte de la chambre de Michel qui est juste à côté. "Michel, ça va ?", il me répond tout de suite "Oui tout va bien". Par chance ma chambre est au premier étage à 20 m de l’escalier qui mène dans la cour. Je me précipite en bas. Je vois qu’Isabelle et Agathe vont bien. J’ai les yeux rivés sur l’escalier, attendant que Michel sorte. Il descend enfin les marches avec son ordinateur serré contre lui. 1000 pages de corrections de son prochain livre se trouvent à l’intérieur, il a eu la présence d’esprit non seulement de prendre l’ordinateur mais de soigneusement l’éteindre. "Voulez-vous vraiment éteindre votre ordinateur ?" "Oui" !
Je suis soulagée. Maette manque encore à l’appel, on l’aperçoit finalement qui descend elle aussi les marches. Elle était au troisième étage. Elle n’a rien non plus.
Là, nous réalisons… nous voyons un nuage de poussière monter du bas de la ville. Nous pensons à tous ces gens en bas et à tous les gens avec qui nous préparions le festival. Lyonel Trouillot et sa famille, Emmelie Prophète et Jean-Euphèle Milcé, Maurice Drouard et Laetitia Dissard de l’Institut français, Alain Sauval, Chantal Roques et Fore Mbongo de l’Ambassade, Lorraine Mangones, Michèle Lemoine et Elizabeth Pierrelouis de la Fokal... Est-ce qu’ils vont bien ?
Très rapidement on nous fait sortir de l’hôtel, dans la rue. Je me précipite sur mon téléphone portable qui affiche du réseau. Michel appelle ma mère pour la rassurer. J’appelle mon ami avant qu’il ne voit les infos à la télé. Miracle ! La communication passe. Juste quelques mots pour économiser la batterie : "Il y a eu un énorme tremblement de terre, nous allons tous bien, il n’y aura pas de festival, l’hôtel est dévasté. Fais passer l’info". Nous cherchons à joindre Faits et Gestes, Laurent et Serge sont sur répondeur. Michel laisse un message : "Appelez les auteurs pour leur dire que le festival est annulé, nous allons bien". Nous voyons alors Mme Sauval qui habitait en contrebas de l’hôtel arriver en courant. Elle est partie sans rien. Elle n’arrive plus à trouver le numéro de téléphone de son mari Alain Sauval, chef du Scac à l’Ambassade. Elle retrouve Noubia, sa voisine et ses enfants qui sont seins et saufs. Noubia est aussi sans nouvelles de son mari Daniel qui travaille avec l’ambassade. Les Américains dans la rue commencent à organiser les choses. Nous écrivons tous notre nom et notre nationalité sur une feuille. On nous demande de ne pas rester dans la rue à cause des lignes à haute tension. Nous nous réfugions sur le côté de l’hôtel. Notre téléphone est un des rares à marcher. Nous envoyons des sms aux proches des gens autour de nous. La nuit tombe, les Américains expliquent qu’il faut s’organiser pour passer la nuit là. Le terrain de tennis en contrebas de l’hôtel semble être le lieu le plus sûr.
Nous retraversons les bâtiments de l’hôtel pour regagner le terrain de tennis. Les personnes de l’hôtel apportent les réserves d’eau, les matelas, oreillers et couvertures qu’ils ont pu trouver et même une lumière pour nous éclairer. Je croise Bernard Lebouer, le cuisinier de l’hôtel qui est revenu pour s’occuper de nous. Il devait y avoir ce soir-là une réception de 250 personnes dans une des salles de l’hôtel. Nous héritons des petits-fours en guise de repas... Surréaliste ! Nous sommes presque une centaine sur ce cour de tennis. Nous continuons à essayer d’envoyer des SMS sur notre téléphone pour rassurer les proches des gens qui sont avec nous : Dany envoie un message à un proche pour dire qu’il va bien, Lionel Martin envoie un SMS à sa fille en France, ainsi que Sabine Sauval, Thomas Spear et la famille Fauliau. La nuit est tombée pourtant les gens s’agitent encore pour tenter de sortir une famille coincée sous les décombres. La mère, d’origine néo-zélandaise, se démène avec l’aide des employés de l’hôtel et les Américains pour essayer de dégager ses enfants. Une des petites filles et sa nounou semblent en vie. Les secousses reprennent tout le long de la nuit. Vers minuit nous entendons des hurlements monter du bas de la ville, quelques secondes avant l’arrivée d’une forte réplique. Malgré l’angoisse, tout le monde garde son calme. Une clameur monte lentement de Port-au-Prince. Comme des personnes qui manifestent en criant des slogans. Les voix se rapprochent peu à peu. Nous comprenons que ce sont des prières que les gens scandent. Toute la nuit, serrés les uns contre les autres, à même le sol, nous contenons notre peur comme nous pouvons, sursautant à chaque secousse. Nous sommes sains et saufs, parmi les personnes rassemblées sur le terrain de tennis, certains ont perdu des membres de leur famille, des proches, leurs maisons... Et tout le monde reste calme. La nuit est longue, angoissante, mais que le ciel est beau. Je me rappellerai longtemps de cette nuit étoilée. Personne ne ferme l’œil, mis à part certains que le stress fait dormir : Michel et Rodney ronflent paisiblement malgré les répliques.

La résidence de l'AmbassadeurMercredi 13 janvier :

Le jour se lève tôt en Haïti. Vers 5h30 le ciel s’éclaircit. Les gens se réveillent peu à peu. La vie reprend son cours. Nous plions les draps et couvertures, ramassons les quelques matelas.
Le cuisinier rapporte quelques brownies. Nous attendons toujours des nouvelles de l’ambassade. Je sors le portable, malheureusement, Voila, le seul réseau téléphonique qui marchait encore est indisponible. Nous ne pouvons plus donner de nouvelles. Je réalise alors que je suis sortie de ma chambre sans rien, mon passeport est en haut, les chargeurs de portables aussi. Nous regagnons l’hôtel pour voir s’il est possible de retourner dans nos chambres. Un Américain en treillis sort de l’hôtel. "Is it safe ?" Il me répond qu’il y est retourné plusieurs fois. Isabelle, Maette, Rodney et Agathe tentent d’accéder à leur chambre. J’y monte également mais l’idée d’une nouvelle secousse pendant que nous sommes dedans me paralyse. Michel décide d’y aller, j’insiste pour qu’il ne perde pas de temps et ne descende que l’essentiel : mon sac à main dans lequel se trouvent mes papiers et le chargeur de portable. Quelques minutes d’angoisse à espérer qu’aucune réplique ne surviendra pendant qu’il sera à l’intérieur. Et je vois enfin Michel redescendre non seulement avec mon sac mais aussi ma valise entière. Je n’en demandais pas tant. Une petite pointe de déception cependant, en découvrant que la cartouche de cigarettes est restée là-haut. Elles auraient été les bienvenues pour aider à passer le temps. Quelques minutes plus tard Rodney qui occupait la chambre voisine à la mienne redescend. N’ayant pu ouvrir sa porte il avait accédé à sa chambre en passant par la mienne par le mur effondré et avait eu la présence d’esprit d’attraper les cigarettes !
Pendant ce temps-là Michel parle, parle, parle, avec Sabine et Lionel qui sirote son verre de rhum Martiniquais rescapé des décombres. Chacun évacue son stress à sa manière.
Je réalise tout d’un coup qu’un groupe d’américains dans un coin du tennis regardent leur ordinateur. Je vais leur demander s’ils ont un réseau, ils m’expliquent qu’on capte un faible réseau Wifi devant l’hôtel. Nous découvrons qu’ils rechargent leur portable sur une prise électrique qui fonctionne également. Cela nous rassure, nos rechargeons les batteries dans l’espoir que le réseau téléphonique se rétablisse. Toute la matinée, les différentes ambassades envoient des personnes récupérer leurs ressortissants. Les premiers à venir seront les Américains, suivis par les Canadiens. Toutes les nationalités se succèdent et nous n’avons toujours aucune nouvelle de l’ambassade de France. Les enfants jouent sur le terrain de tennis, nous nous émerveillons de leur capacité à surmonter la catastrophe. Quelqu’un a trouvé une radio qui nous distille quelques informations... Radio France internationale : « une catastrophe majeure, 7.3 sur l’échelle de Richter... » Je croise le cuisinier, lui propose de l’aide pour faire des sandwichs. Il essaye de préparer de quoi manger pour le midi et d’anticiper pour le soir. Du haut du restaurant, j’aperçois Lyonel sur le cour de tennis. Soulagement. Il est très secoué, mais sa famille et son entourage vont bien. Emmelie Prophète est là elle aussi. Ils emmènent Dany et Rodney voir leurs proches.

Tout d’un coup des cris de joie... le personnel de l’hôtel a finalement réussi à sortir la petite fille vivante des décombres. Elle retrouve sa maman. Les gens retournent vers les décombres pour essayer de sortir la nounou. Quelques heures plus tard, nouveau miracle, la nounou est sauvée. Très choquée mais en vie. Puis, plus tard, des hurlements de désespoir d’un proche qui vient de sortir des décombres les corps sans vie du père et d’une deuxième petite fille. Ils reposeront sur le tertre à quelques mètres au-dessus de nous, enveloppés dans un drap blanc.
Vers midi une personne passe nous avertir qu’une grosse réplique est attendue dans l’heure qui vient. Nous tentons de nous organiser. Rassembler tous les matelas au centre du cour de tennis. Il fait chaud nous sommes en plein soleil. Rien ne vient. Dans l’après-midi Alain Sauval nous rejoint enfin. Il ne savait pas que sa femme Sabine s’en était sortie et était avec nous. Nous prenons des nouvelles de tout le monde et apprenons le décès de la fille de 3 ans de Benoît qui travaillait à la Médiathèque. Les deux filles de Flore Mbongo qui travaille à l’ambassade sont portées disparues. Alain nous raconte que les Français ont afflué à l’ambassade pour se réfugier. Nous commençons à réaliser l’ampleur de la catastrophe : le palais présidentiel, les ministères, les grands bâtiments administratifs, la cathédrale, l’hôtel Montana qui s’est entièrement effondré... tous les bâtiments majeurs sont détruits. La situation est compliquée à l’ambassade, il y a beaucoup de monde à gérer, il y a ni eau, ni électricité, ni nourriture, ni couvertures... et surtout aucun moyen de communication en état. Alain nous conseille de rester là cette nuit, il reviendra la lendemain matin. La secousse que nous attendions le midi arrive en fin d’après-midi. Les bâtiments tiennent le choc.
Peu à peu le terrain de tennis se vide. Les gens passent chercher leurs proches. À chaque fois la même question : « Comment ça se passe en bas ? » Chaque personne nous énumère les bâtiments détruits, le Montana a disparu, le Karibean Market, qui s’est entièrement écroulé sur les clients en train de faire leurs courses... Dany et Rodney reviennent en fin d’après-midi. Leurs proches vont bien, ils sont rassurés. Ils nous racontent l’horreur des milliers de gens dans la rue marchant vers nulle part, les cadavres qui s’entassent... Ils nous racontent aussi le courage des gens, l’entraide pour aider à sortir les personnes vivantes des décombres. Ils nous apprennent la mort de Georges Anglade et de sa femme. Ils sont passés voir Franketienne et sa femme. « Le poète va bien » disent les gens du quartier. Sa maison qu’il a construite de ses propres mains est détruite, Frank est secoué mais ils sont sains et saufs. Rodney et Dany ont pu acheter en route 3 boîtes de sardines, un pot de Pikliz et des Pringles que nous nous partageons. Les secousses se font un peu plus rares, mais la nuit approche. Nous ne sommes plus qu’une dizaine sur le cour de tennis : la famille Buteau, propriétaire de l’hôtel, Noubia, ses 2 filles et leur nounou, Christian Fauliau et sa femme et notre petit groupe de Français. Les nuages envahissent le ciel, le vent se lève. Allons devoir affronter en plus un orage ? Je me souviens de l’averse de pluie que nous avions eue en Haïti début décembre. En quelques minutes, les rues charriaient des torrents de boue et de gravats. Je pense aux gens en bas de la ville au milieu des décombres. Pourvu qu’il ne pleuve pas. Bernard regagne le bâtiment et rapporte des bâches. Selon lui, hors de question de remonter près de l’hôtel pour s’abriter. Mieux vaut se regrouper sur le terrain de tennis et s’abriter avec les bâches. L’angoisse monte un peu, les Américains armés qui patrouillaient la nuit précédente ne sont plus là. Ne reste que le gardien de l’hôtel qui n’a pas dormi depuis deux jours. J’essaye de contrôler l’angoisse qui monte. Discuter quelques minutes avec Bernard, le cuisinier, me remonte le moral. Il aime ce pays et les gens.
Il ne faut pas penser à ce que l’on entend à la radio : bandes armées, pillages... Je me concentre sur ce que racontait Dany : la solidarité, l’entraide entre les gens...
Submergés par la fatigue, nous nous endormons finalement. Réveillée dans la nuit par deux nouvelles répliques, puis par le son de notre Iphone qui semble à nouveau capter un réseau. J’arrive à me rendormir pour me réveiller au lever du jour.

Le terrain de tennis de l'Hôtel KaribéJeudi 14 janvier

Je me précipite sur le portable, le réseau Voilà semble marcher. J’essaye d’appeler en France. Les appels ne passent pas. J’essaye le SMS, miracle ! ça passe enfin, mais seulement vers la France. J’envoie des nouvelles à mon ami que je sais en contact avec le bureau. Visiblement Lucie et Gaëlle ont tenu le Site Internet à jour des moindres nouvelles qu’elles avaient reçues de toute part. Justine, la fille de Lionel Martin nous envoie des infos. Nous renvoyons tous les messages que nous pouvons aux proches des gens qui sont avec nous.
Nous guettons la venue de quelqu’un de l’ambassade. Le mari de Noubia surgit complètement paniqué uniquement préoccupé par sa femme et ses enfants, nous n’avons pas le temps de demander des nouvelles de l’Ambassade. À peine nous a-t-il jeté un regard. Je trouve ça dur, mais je me dis que chacun gère l’angoisse comme il peut et qu’il a du avoir tellement peur pour sa famille. Les gamines n’ont même pas eu le temps de dire au revoir à leur nounou haïtienne qui se retrouve seule. Nous gardons espoir, Sabine Sauval est toujours avec nous ! Nous l’informons que nous la gardons en otage ! Quelqu’un viendra bien à un moment donner sauver la femme du chef du Scac !
Mon ami m’envoie un message disant que le MAE demande aux ressortissants français de rejoindre la résidence par leurs propres moyens. Nous comprenons vite qu’en France, ils ont peu d’infos sur la situation réelle. Nous continuons à attendre. Bernard, le cuisinier nous fait envoyer du café. Un jeune employé du restaurant est revenu travailler ce matin. Sa maison s’est effondrée, il s’est réfugié dans une église, et nous apporte du café chaud. Incroyable !
Deux journalistes haïtiens passés par là nous montrent des photos du bas de la ville : des centaines de cadavres, des bâtiments de plusieurs étages effondrés comme des milles feuilles, le palais national détruit, le Caribean Market réduit à l’état de cendres, la cathédrale éventrée... Sabine et Lionel qui connaissent les lieux qu’ils nous montrent sont sous le choc. Nous attendons toujours et encore. Je renvoie un message à mon ami en France pour lui dire que nous restons groupés et que nous attendons toujours. Samantha qui travaillait avec nous passe nous voir, elle et sa famille vont bien. Elle nous propose aussi de nous déposer quelque part. Mais nous sommes trop nombreux pour sa voiture et décidons qu’il est plus prudent de rester tous ensemble. La rumeur court que l’ambassade a été prise d’assaut, que les murs sont tombés, que l’ambassadeur est blessé. Nous essayons de rester calmes, mais une troisième nuit seuls sans sécurité ne nous semble pas envisageable. Lyonel Trouillot passe à nouveau nous voir. Nous nous demandons s’il faut que le groupe se sépare, que Lyonel dépose Michel à la Résidence de l’Ambassadeur qui semble devenue le point de rassemblement des Français. Finalement nous décidons de continuer à attendre. Dany est retourné dans sa chambre pour sauver ses mangues ! Les meilleures mangues que j’ai mangées de ma vie ! Dany pense aussi que cela n’est pas très prudent de passer une troisième nuit ici. L’attente est pénible. Des Canadiens passent chercher des ressortissants. Dany décide de les suivre. Rodney qui vit au Canada mais a un passeport haïtien reste. Anaïs Chavenet de Communication Plus passe le chercher. Sa maison n’est pas tombée. Elle nous raconte qu’une rumeur de tsunami a couru dans les heures suivant le séisme. La rumeur aurait été lancée par des pilleurs qui voulaient éloigner la population du bas de la ville. Nous essayons de rester calmes. Finalement, en début d’après-midi, Alain Sauval arrive pour nous chercher.
M. et Mme Fauliau prennent la décision de rester. En haut je croise Bernard, lui non plus ne veut pas partir : « Tu comprends, ces gens, c’est ma famille ». J’attrape son mail et nous montons dans les voitures. Nous découvrons pour la première fois la ville effondrée. Les gens bâillonnés avec des foulards se protègent de l’air épais, rempli de poussière. Des cadavres jonchent encore le sol. Et pourtant la vie semble reprendre comme elle peut. J’aimerais bien pouvoir pleurer mais mon corps semble me l’interdire. Nous arrivons à la résidence de l’Ambassadeur, le beau Manoir des Lauriers n’est plus. Il s’est effondré sur lui-même. Michel repense à Christian Connan, le précédent ambassadeur, qui s’inquiétait du magnifique arbre qui jouxtait la maison et qui pouvait présenter un danger en cas de cyclone. Il faut croire que ses racines étaient bien ancrées. Il n’a pas bougé d’un millimètre et trône aujourd’hui devant un tas de gravas. Quelqu’un nous informe que l’Hôtel Olofson est miraculeusement resté debout. Dire que tout le monde le disait en ruine ! La plus belle nouvelle de la journée : nous apprenons que les filles de Flore Mbongo étaient en vie sous les décombres et qu’on avait réussi à les sortir. Un camp de fortune a été monté sur les pelouses de la résidence. Des bâches tendues entre les arbres abritent les enfants du soleil.
Les choses se passent ensuite très vite. On nous informe qu’un avion de 200 places partira dans l’après-midi pour la Martinique ou la Guadeloupe. Nous nous inscrivons sur les listes. Une heure plus tard, des bus de l’armée nous conduisent à l’aéroport, nous traversons Delmas, encore et encore des immeubles effondrés et tous ces gens qui marchent, qui marchent... on ne sait pas vers quoi. C’est terrible. Nous gagnons très vite l’avion, à côté de nous des gens qui ont perdu un enfant, des membres de leur famille. Ils laissent leur vie derrière eux. Nous sommes vraiment des miraculés et je pense à tous ceux qui sont restés sur place.

Melani Le Bris