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James Noël : "Quelques mots lâchés en catastrophe"


Quelques mots lâchés en catastrophe

Ici la mort saccage abondamment. Nous pleurons nos morts sans plus disposer d’une seule goutte de larme dans le corps. Plus de dix jours après le drame, les rues sont dégagées de leurs montagnes de cadavres. Les familles qui ont découvert leurs morts les enterrent sans perdre de temps dans leur cour, question d’éviter la fosse commune. Ces morts-là, ne sont pas encore déclarés. De toutes les victimes de cette fin du monde sur mesure, en saura-t-on jamais le nombre un jour ?

Les rues sont déblayées, mais les ruines mangent tout l’espace, faudrait attendre encore des semaines, voire plusieurs mois pour débarasser la cité de tous ces batiments brisés, de toutes ces vies cassées en bloc sous les décombres.

Ces derniers jours à Port-au-Prince, après le séisme assassin-démolisseur de magnitude 7, les habitants se réveillent, pour ceux qui arrivent à dormir, avec le saisissement d’être authentiquement vivants. Les questions d’urgence qui se posent lors des retrouvailles... "Est-ce qu’un tel ou une telle a survecu ou pas ?" Si la personne a survecu, ça provoque un soulagement qui relève du miracle, sinon on accepte sans mot dire.

Plus de dix jours après, et je suis sûr que ça va me coûter la vie entière, cette tristesse insoutenable, cette perte capitale que celle d’une ville, avec ses palais et ses élus. Ses églises et ses dieux. Tous les lieux symboliques ont coulé bas (bibliothèques, musées, écoles publiques et privées) Que reste-t-il quand tout s’effondre ? Une foule éperdue qui ne sait plus sur quel pied danser. Des artistes peut-être. Des citadelle de douleur sûrement. Des rêves de tombeaux munis de masques à oxygène pour accueillir nos morts dans une éternité plus respirable.

Hier mes frères sont venus me rendre visite, m’apportant des provisions de nourritures en provenance de Hinche, où toute ma famille s’est entassée dans la maison maternelle. Il paraît que cette ville n’a pas du tout été touchée, pas un seul mort, pas un blessé. Donc ma soeur sinistrée du côté de Canapé-vert à Port-au-Prince, a pris ses jambes à son cou avec son mari et ses quatre enfants pour se réfugier avec les autres membres de la famille sous le toit maternel. Un rêve que ma mère chérissait depuis toujours, celui de rassembler en même temps ses enfants et ses petits enfants. Elle envoie mes frères comme messagers pour me convaincre de retourner sans délai avec ma compagne et ma petite fille. Les sismographes prétendent que cette ville, par sa position géographique, serait toujours épargnée au cas d’un éventuel séisme. Mes frères se lamentent, on n’a toujours pas de nouvelle de Blanc notre cousin. Ce dernier, je présume, doit être porté disparu, j’en connais beaucoup de cet ordre-là, dont jamais on on ne saura comment faire le deuil. C’est le cas de l’amoureux de Sergine, Gérard Le Chevallier, un magnifique salvadorien passionné d’Haiti. Il venait d’inscrire sur sa peau un tatouage de la terrible déesse Erzulie Dantor. Les secouristes n’ont pas encore repéré Le Chevallier qui était l’une des éminences grises de la mission onusienne perdue sous les décombre de L’hôtel Christopher. Mes frères ajoutent d’autres noms propres dans mon carnet de nécrologie intime : Samanta, Liline, ainsi que l’épouse toute neuve du fils aîné de mon parrain.

Je n’arrive pas à me consoler pour l’ami Axel, ce père de famille quadragénaire qui remuait ciel et terre pour élever dans la dignité ces trois enfants, tous péris sous les décombres de sa maison à la rue Chrétien. Comment dormir sinistré avec autant de morts issus d’une même famille ?

Je pense à mon ami, l’écrivain Georges Anglade, tué avec sa femme Mireille par le séisme. La veille, il m’avait adressé un beau courrier rayonnant de mille feux, pour saluer en même temps mon retour en Haiti et la naissance de ma fille. On se promettait de trinquer nos verres à la soirée d’ouverture du festival Étonnants Voyageurs qui devait débuter le lendemain, mais la fête des voyageurs étonnés n’aura pas lieu en ce maudit soir du douze janvier, car Port-au-Prince était déjà une ville au soir de sa vie. Définitivement trop triste la date du douze janvier. Douze comme si toutes les heures pleuraient en même temps la perte sèche de toutes ces vies.

Que dire de la ville de Léogane ? De la ville de Jacmel ? Tours détruites comme des châteaux de cartes. Quelqu’un nous a appelé le lendemain pour nous apprendre que la mer de Jacmel était partie. Il y voyait des poissons morts plongés dans un fond sec. Nous craignions tous un retour en force de cette mer, le risque du tsunami, mais ce phénomène redoutable a dû se rendre compte qu’il est était déjà passé par là et a laissé tomber le projet de revenir avec bruits et fureurs.

L’après tremblement de terre est une réalité, une expérience hors norme à laquelle les Haïtiens doivent faire face avec beaucoup de fiel, pour se remettre debout, beaucoup de transcendance et de force intérieure pour se remettre et réapprendre à marcher. Je pense comme à un film d’horreur aux 200 000 blessés dont, pour la plupart, les médecins ont dû, pour faire court, enlever un bras, ou amputer une jambe. Serait-il trop tôt pour s’apitoyer devant le sombre tableau de tout un peuple d’éclopés, de veuves et d’orphelins, sans compter le lot des détraqués. Pensons à la profondeur du trauma et a toutes les folies inédites que nos pauvres têtes vont devoir encaisser.

Nous ne sommes pas à notre première fin du monde en Haiti.

L’année 2004 c’était hier, date marquant le bicentenaire de la république d’Haiti, mais la fête n’a pas eu lieu. Allez savoir pourquoi ? Une bonne occasion pour réveiller les fantômes parlants et pour ouvrir la boîte de pandore. Une bonne occasion aussi pour la presse occidentale d’en finir avec les clichés, de cesser d’être des ruminants d’un bricololage d’histoire, monté de toutes pièces, raconté pour elle et par elle-même. Lors de cette fameuse année 2004, le monde a retenu de nous l’image négative d’un peuple de barbares s’entredéchirant deux cents ans après une révolution. Lors de cette même année, une tempête surnommée Jeanne la tueuse a fait plus de trois mille morts dans la cité des Gônaives. Le monde entier a dû retourner les projecteurs sur le pays. Des centaines de millions de dollars ont été promis. Des dizaines de millions ont été volatisés avant même d’arriver dans la ville inondée. La presse internationale avait une folle compassion pour nous, mais le coup de théatre s’est produit avec le Tsunami qui nous a volé le rôle de triste vedette sur la scène internationale. Et Haiti s’est remis de plus belle à hurler sans témoins, à pleurer dans la solitude.

C’était hier encore, en 2008, on s’en souvient, quatre tempêtes, phénomène rares dans la littérature météorologique haitienne, ont frappé coup sur coup le pays. Les journalistes de l’univers s’excitaient pour nous une fois de plus, mais la crise économique mondiale nous a pris par derrière. Dans cet univers en banqueroute, il était devenu presqu’impudique de crier au-secours.

Maintenant voici qu’arrive un séisme de magnitude 7.3, ce qui ne rentre pas du tout dans les habitudes du sol haitien. Ce tremblement de notre tiers d’île qui a provoqué un tressaillement mondial est un test brutal pour nous les Haitiens et un grand cri d’alerte pour le monde. Au plus fort de ces manifestations de solidarité planétaire, Haïti serait-elle encore blackboulée par une autre catastrophe qui pourrait survenir dans n’importe quel coin du globe, replaçant le pays derrière ses barreaux familiers et l’oubli coutumier ?

James Noel

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