Saint Malo 2003, désir d’Europe

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© Monika Bulaj

Saint-Malo 2003 : Désir d’Europe

2003 année de l’Europe, à Saint-Malo – avec une image très forte qui me revient aussitôt en mémoire : Vidosav Stevanović, le grand écrivain serbe, apostrophant tout à la fois le public et les écrivains français présents : « Y a-t-il quelqu’un ici doué de raison qui pourrait nous expliquer, à nous tous venus de ce que vous appelez l’Europe de l’Est, ce qui nous laisse effarés : comment nos cauchemars peuvent-ils être encore vos rêves ? » Et de poursuivre, en substance : « Parce que si vous voulez savoir ce qu’est le cauchemar du communisme, nous sommes tous là, présents, nous pouvons vous expliquer comment cela fonctionne au quotidien, la perversion systématique du sens des mots, chacun d’eux retourné en son inverse. Mais non : vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez surtout pas remettre en cause vos chimères, vous n’avez qu’une hâte : qu’on retourne chez nous et que tout se poursuive comme si de rien n’était. Eh bien, c’est ce que nous allons faire. » Le silence après son intervention avait été assourdissant.

Cette édition européenne à Saint-Malo, nous la voulions absolument, quand bien même nous savions le sujet « peu porteur », du moins à en croire les « communicants ». Nous le voulions par passion européenne, une passion attisée par deux années de rencontres à Sarajevo d’une rare intensité. Là, nous avions entendu des écrivains venus de tous les Balkans et d’au-delà, dire avec force leur identité européenne, leurs attentes, leurs incompréhensions, leurs impatiences, et à quel point cette culture européenne leur avait été une arme contre la dictature – dire aussi leur sentiment que nous étions, nous « de l’Ouest », comme des enfants gâtés ne se rendant même plus compte de notre héritage. Les vrais européens, me disais-je, c’étaient eux. Et nous voulions porter leurs voix jusqu’en France, qu’on les entende enfin, parce que l’Europe mourait de ces silences, de cette absence de dialogue…

« L’Europe avait fait rêver, ce n’était plus le cas. Montée des extrémismes, repli sur soi, rejet de l’autre : comment ne pas voir que le rêve européen s’effaçait ? »

Ils étaient venus en nombre : Claudio Magris, Boris Pahor, les deux gloires de Trieste, ce port italien hanté par son passé austro-hongrois, porte sur les Balkans, Predrag Matvejević l’auteur de l’indispensable Bréviaire méditerranéen, Orhan Pamuk, Velibor Colić, Nenad Popović, Vladan Radoman, Vassilis Alexakis, Vassilis Vassilikos, Enki Bilal, Rajko Djurić, Nedim Gürsel, Drago Janćar, Fatos Kongoli, Peter Schneider, Luan Starova, Vidosav Stevanović, Brina Svit, Spôjmaï Zariab, pour n’en citer que quelques-uns : films, lectures, concerts, avec de grands moments sur les Tziganes, les films Gadjo Dilo de Tony Gatliff et L’Été des Tsiganes de Milan Ognianov, tandis qu’Isabel Fonseca recevait le prix de l’Astrolabe pour son Enterrez-moi debout, Odyssée des Tziganes… Ce que nous entendions, à travers leurs voix multiples, était qu’à leurs yeux l’Europe allait s’éloigner parce qu’elle n’incarnait plus un projet, un idéal, une espérance.

Photographe polonaise de réputation internationale, Bruce Chatwin Award 2009, Monica Bulaj a fait des frontières, des bordures, des marges, son espace propre, dont elle rapporte des images saisissantes, d’une grande humanité. Une exposition présentée à Saint Malo : Les Gens de Dieu, un voyage dans une autre Europe. Un témoignage saisissant sur les périphéries du Vieux Continent.

L’Europe s’éloignait, en somme, parce qu’elle manquait d’âme. Autrement dit, de désir d’être ensemble, d’une idée d’elle-même assez vaste pour rassembler encore dans un élan commun. Croire qu’il suffisait de poser les « bases » économiques ou institutionnelles de l’Europe pour créer de « l’être-ensemble » s’était révélé illusoire : celles-ci n’avaient jamais été que la traduction, à un moment donné, d’un fort « désir d’Europe ». Que ce désir s’estompe, faute d’être entretenu, et ces institutions n’étaient plus perçues que comme coercitives. Ou bien, disaient-ils, l’Europe se réinventait comme projet, culture commune, retrouvait en elle les valeurs qui la fondait, ou bien elle continuerait à dépérir. L’Europe à réinventer serait culturelle, ou ne serait pas…

L’Europe ne se résumait pas à des institutions et des règlements : elle était d’abord une histoire. Une prodigieuse histoire, longue, violente, tourmentée, d’affrontements épouvantables et de flamboiements extraordinaires, de créativité artistique et de spiritualité, à travers lesquels s’étaient inventées des valeurs, une certaine idée de l’homme et de l’art, qui étaient notre bien le plus précieux : notre patrie commune.

Nous étions, tous, les héritiers de cette histoire, les héritiers de l’Europe romaine et de l’Europe carolingienne, de l’Europe de la Hanse et de la Toison d’or comme de celle de Charles Quint, des Lumières et du romantisme, héritiers de Shakespeare, de Goethe, de Rabelais, de Dante et de Cervantès, héritiers de Haendel, de Mozart et de Beethoven. Comment ne pas rester émerveillés devant l’extraordinaire circulation des idées, des œuvres et des hommes au fil de tant de siècles ? Cette Europe de la culture fut, au long des siècles, la patrie élective d’artistes incomparables, cosmopolites par nécessité et par goût, mais qui pour autant ne reniaient rien de leur culture propre, conjuguant à travers cette européanité revendiquée (et l’enrichissant du même coup) le singulier et l’universel. Cette Europe de la culture devait-elle être évoquée au passé — ou restait-elle pour nous un vivant foyer ? De notre réponse collective à cette question dépendait l’avenir de « l’idée européenne ».

Cette voix forte de Vidosav Stevanović, je l’entends encore. Succès dès lors ? Ou échec ? Constat en tous les cas d’une coupure, sinon d’une fracture entre les deux Europes, de « l’Ouest » et de « l’Est ». Mais n’était-ce pas cela, précisément, qui faisait le prix de ces journées : l’évidente nécessité d’un dialogue ?

P.-S. Et, tournant les pages de ce que fut cette édition, un moment d’émotion, qui prend un sens si singulier aujourd’hui, cette matinée du dimanche au théâtre Chateaubriand : « Hara Kiri a changé nos vies » avec Gébé, alors rédacteur en chef de Charlie Hebdo, et Willem… Merci à eux.