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Kettly Mars : de "La dernière part de pureté" à "L’heure hybride" (2005)

L’heure hybride de Kettly Mars (Vents d’ailleurs, 2005)

Quand il est arrivé en manuscrit chez Vents d’ailleurs, ce roman s’intitulait en effet La dernière part de pureté , mais il paraît finalement en 2005 sous le titre L’heure hybride .

Il s’agit ici d’un roman fort, comme on dit d’un alcool qu’il est fort, roman à la fois troublant et inquiétant, qui place le lecteur en situation de voyeur gêné mais pourtant consentant. Roman écrit entièrement à la première personne, La dernière part de pureté s’ouvre comme une nouvelle. Style rapide. Phrases nominales et brusques accumulations, une image puissante de ville. On écoute quelqu’un raconter une histoire. L’histoire d’un pan de vie. La sienne, qui s’écoule lentement : p.2 : « Cinq heures trente cinq. », p.23 : « Cinq heures cinquante cinq. », p.27 : « Six heures du soir… » (etc.). C’est le temps de l’éveil et de sa cohorte de souvenirs, de l’attente du fauve avant le crépuscule. Si l’auteur est ô combien féminin, le personnage narrateur est masculin. Ce texte est celui d’une confession, d’une sorte de journal intime au fil de la plume et des évènements. Rico L’Hermitte, du fond de son refuge dans la vieille pension gingerbread qui se lézarde, semble vouloir faire le point sur sa vie, se justifier face à lui-même, mettre en balance les plaisirs frénétiques de la vie d’un côté et l’intérêt réel de cette existence de l’autre. « Je me nomme Jean François Éric L’Hermitte, profession gigolo. Mes amis et mes maîtresses m’appellent Rico. » (p.7)

Ces prénoms bourgeois vont singulièrement aider le narrateur dont « l’objectif essentiel est de fuir la pauvreté par tous les moyens » (p.7). Il ne part pourtant pas gagnant, sa mère se prostitue tout en le protégeant autant qu’elle le peut. Très vite, Rico prend conscience de son propre charme. Il est un homme séduisant. « Je connais le pouvoir de mes yeux couleur de miel. Je vis dans un monde où les valeurs humaines s’évaluent aux teintes épidermiques et à la frisure des cheveux. Toute nuance de peau tendant vers le clair garantit une certaine estime et un a-priori de bonne extraction. » (p.13)

En fait, Rico se connaît très bien. Il est parfaitement conscient de son propre cynisme. L’heure approche de la quête, de la chasse solitaire menée chaque nuit encore un peu plus loin. « Six heures du soir… ma chambre devenue bateau accostera bientôt aux ports de l’ombre ». Les femmes sont le gibier. Jacqueline, sans doute, aurait pu le garder pour elle seule mais, jalouse, elle a brisé le bibelot fétiche de Rico, sa « part de pureté », comme il le dit. C’était fini. Même si le petit biscuit de porcelaine blanche avait été rafistolé, il n’était définitivement plus le même.
Rico nous invite aux plongées dans les milieux interlopes de Port-au-Prince, non qu’il s’y complaise, rien n’est moins sûr, mais c’est une sorte de fatalité, une trajectoire obligée due à la suite des évènements qui se mettent en place comme un improbable puzzle. Une inéluctable catharsis. Les femmes se succèdent entre ses mains, c’est son unique moyen d’existence. Vivre au milieu des gens aisés sans l’être lui-même, profiter de cette apparence pour continuer, toujours, à faire semblant d’être un autre. Il faut de la ruse, de la froideur, de la trahison, du mensonge, du cynisme. Rico cultive toutes ces qualités. Amoureusement.
« Moi, je ne compte pas, je suis une fourmi, un citoyen de l’ombre […]. La pauvreté, je connais, je suis arrivé à m’en sortir. Alors que chacun fasse de même, sans soulever de vagues, sinon le bateau chavire ». (p.47)
Il s’aime en fait plus qu’il n’aime les autres. Survivre, est-ce réellement exister ?

Rico balaie d’un geste ses préoccupations et repart en chasse. Son vivier se tient souvent chez Patrice et un soir, au milieu des femmes, comme en éclair, il aperçoit « un homme mince aux traits fins, un beau visage trop beau pour un homme ». Ce garçon plutôt timide se trouve entraîné dans les ébats du groupe.
Rico reverra l’inconnu et se sentira étrangement troublé,
« Je rencontrais sur ma route un point de chute. […] Quelque chose m’annonçait la fin d’un temps. Un glissement dans l’itinéraire de mes jours. ».
Rico va alors, comme il le dit, marcher vers sa mort, la mort de l’image qu’il portait de lui-même. C’est le récit poignant d’un homme perdu, qui vend son corps comme sa mère a vendu le sien, comme s’il y avait là une malédiction du modèle. Il est huit heures vingt, la musique du transistor de Félix monte de la cour, Rico avale sa soupe avant d’affronter la nuit. Tout à l’heure, il jettera un coup d’œil fraternel à ceux qui ont su rester petits et sans histoires, il repartira vers l’alcool, les femmes, la fête. Cette fête qui n’a plus le même goût.

Philippe Bernard

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