Gary Victor, "Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin" (2004)

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Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin , Gary Victor, paru aux éditions Vents d’Ailleurs en mars 2004

Jutta Hepke, éditrice, rencontre un problème récurrent de confrontation avec les auteurs : le choix du titre. L’écrivain en a choisi un, il est sûr que c’est le bon : c’est rarement le cas. Or, le titre est en grande partie ce qui fait que le livre se vend… ou reste sur l’étagère du libraire. Kettly Mars s’accrochait à La dernière part de pureté et Jutta Hepke impose finalement La nuit hybride titre qui manifeste subtilement la chair de ce beau roman. Mais c’est toujours un combat.
Petite note en passant : je ne suis aucunement lié à la maison d’édition Vents d’ailleurs ; je me fais l’écho de ses parutions car son travail de recherche de textes très ciblé sur Haïti tient de l’acharnement culturel. Et il faut une sérieuse dose d’inconscience, voire de folie, à s’accrocher à mettre en lumière ce singulier bastion de la francophonie de la Caraïbe. Surtout quand on est toute seule, installée loin des 5° & 6° arrondissements parisiens, en province, dans un petit village, qu’on est fragile d’apparence, et… allemande d’origine !

Revenons maintenant à ce roman de Gary Victor. Le titre initial était : Chute dans un cône d’ombre (voir pp. 52-53 : « je commençais à glisser lentement vers un gouffre si obscur… », p. 157, p. 190). On peut apprécier tout l’humour amer de cette naissance à l’envers à mettre en parallèle avec la marche à reculons déjà évoquée par Ollivier dans La discorde aux cent voix. Après un incipit d’aspect autobiographique, on s’attend au récit d’un névrosé. Adam, habitant un improbable Éden, macère ses problèmes de relation au père combinés à ses difficultés de couple, qu’il embrouille de formules mathématiques savamment cryptées. Gary Victor annonce un jeu entre Créateur et créature, l’écrivain et le personnage, Dieu et l’homme conscient, parabole en écho avec la Genèse 3-9, la chute originelle et la fuite du jardin d’Éden à cause d’Ève. Maintenant, le paradis est pourri. Le « héros » du roman se nomme d’ailleurs Adam Gesbeau, et sa femme, Ève. Quand Adam aura choisi la duplicité : devenir son marassa opposé dans le monde réel pour mieux cerner la situation, Ève deviendra Lilith, (p.109)… Adam va passer une grande partie de son temps à tenter d’échapper à Dieu durant tout ce récit… et d’ailleurs avec un certain succès. Échapper à Dieu, à son père, à son président…
Le monde n’étant constitué que d’apparences, il est très difficile de prendre appui sur une réalité. L’écrivain, face aux difficultés à assurer sa propre subsistance, devient un gibier de choix pour le pouvoir en place qui peut alors le manipuler, se servir de son talent à des fins personnelles. Les personnages eux-mêmes vont se dédoubler de manière anarchique et proliférer dans leurs turpitudes pour assouvir impunément leurs vices. Il y a du règlement de compte dans l’air empesté. Gary Victor place l’écrivain de papier face à ses responsabilités. Lui-même prend les siennes : il dénonce de manière vigoureuse l’atmosphère délétère de cette fin de règne d’Aristide. Pour lui, être haïtien, c’est toujours être prisonnier, certains même ne sortent jamais de leur unique cellule initiale. Ils y demeurent dans « un cône d’ombre », (p.157), incapables de naître, reculant à jamais la responsabilité de se prendre en mains. Le président (ici « l’Élu »…) propose à Adam de devenir l’écrivain de la nouvelle histoire du pays : c’est lui qui inventera les rôles des différents personnages politiques. Adam va alors officier le visage dissimulé derrière un masque, celui de Charlemagne, figure mythique du rebelle . Il est devenu un homme « différent », tellement différent que sa propre femme ne le reconnaît pas et trompe allègrement Adam avec cet homme nouveau qui a tout pour la séduire, puissance, argent et confiance absolue du président. Adam étant patient d’un hôpital psychiatrique, il rencontre quelques difficultés dans ses rapports avec son prétendu psy, le fameux docteur Papon, (qui semble bien plus intéressé par les appâts d’Ève –qu’il considère d’ailleurs comme une « salope » (p.61)…- que par le sort d’Adam).
Dans un monde aliéné, la seule solution envisageable est de se montrer aussi fou que les dirigeants. Question de survie. Adam accepte la mission et, pour la mener à bien, ira même jusqu’à devancer les désirs du président mégalomane. En Haïti, il est une croyance : faire l’amour à une pauvresse porte bonheur. Les hommes de pouvoir rôdent, de nuit, autour de la mendiante, elle est la clé pour s’emparer de la présidence. Adam endossera les nippes de la vieille prostituée et même sa personnalité pour atteindre les personnages les plus pourris du régime. Mélange des temps, présent/passé, dans la même phrase, brouillage de l’histoire qui s’accélère à tel point que le président est sûr de fêter le tricentenaire de la libération de l’île, (p.89), tout est manipulation : C’est Adam Gesbeau qui tue et c’est à lui que le président confie l’enquête sur les meurtres… Adam se cache et devient « le » masque, comme dans les cérémonies rituelles africaines. Il erre en enfer, livré à sa propre folie, acteur et victime du pouvoir.
Au bout de cette longue métaphore désabusée sur la putréfaction inhérente à la pratique politique, où les chimères peuvent se reconnaître dans les « ratropouvermouchiques » déjà mis en scène par Frankétienne dans Ultravocal, cercle vicieux de la dictature en Haïti, de la folie mégalomane de Duvalier à celle d’Aristide, Adam prend le parti de s’en prendre finalement à Dieu lui-même qui, somme toute, semble plus accessible : « Dieu n’a pas le temps de réagir. Je lui tranche la tête. Au même moment, je tombe dans un cône d’ombre… »
Mais il faut dire, à la décharge d’Adam, que Dieu l’a tout de même bien cherché.

MORBRAZ