Les Spiralistes, épisode 2 :
René Philoctète, l’homme secret du Spiralisme

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René Philoctète est le plus discret, le plus secret du trio fondateur du Spiralisme en Haïti. Il n’a ni la violence de Frankétienne, ni la virulence de Fignolé. Il conserve, envers et contre tout, une âme de poète. S’il est vrai qu’il s’est essayé à tous les genres littéraires, le roman, le théâtre, c’est dans le domaine de la poésie que René Philoctète donne toute sa force. Deux romans, toutefois, nous semblent particulièrement intéressants. Le premier, Le Peuple des Terres Mêlées, est sorti chez Deschamps, à Port-au-Prince, en 1989. Le cadre historique de ce récit se tient en 1937, plus précisément entre le 2 et le 4 octobre. « L’opération Cabezas Haitianas a commencé depuis plus d’une heure – La scène est à la frontière haïtiano-dominicaine – personnage : les deux peuples […] » (p.40). Ce sont les terribles « Vêpres dominicaines » initiées par Trujillo. Ce dictateur sanguinaire –qui n’a aucunement gêné la bonne conscience démocratique du grand voisin états-unien à l’époque…- vient de décider que son peuple était celui des « blancos de la tierra » et qu’il devenait d’un coup urgent de « blanchir la race », et pour ce faire, d’exterminer les travailleurs haïtiens, beaucoup trop noirs… René Philoctète spiralise la relation de cette horreur en donnant la parole de témoin à la guagua (surnommée « Chica »), équivalent dominicain du tap-tap haïtien : cette voiture-personnage transporte gaiement le petit peuple et voir fort clair en politique. Adèle l’Haïtienne aime Pedro le Dominicain en plein carnage. Mais, au bout des doigts de Philoctète, le merveilleux haïtien joue à plein : la tête coupée d’Adèle s’enfuit et continue à témoigner, à blaguer, à rire de toute cette horreur, à la nier, à vivre au milieu des travailleurs haïtiens miraculés et des Dominicains exténués, « ceux qui ont espéré ensemble la bonne récolte, tremblé dans les mêmes cases quand soufflent dehors les vents mauvais… », rien ne peut les séparer, eux qui « sont venus coupler leur vie, d’ici à l’autre bord, avec le rêve de créer le peuple des terres mêlées ». Philoctète le poète badigeonne tout au long de ce récit qui aurait pu être désespéré, la musique douce d’une brassée joyeuse d’oiseaux verts et surtout l’espoir secret d’une « pluie fine, bleue à force d’être fine », une pluie magique, baume souverain contre l’horreur du quotidien, confiance inaltérable en des jours meilleurs à venir.

Le second roman, Une Saison de Cigales, paraît aux Éditions Conjonction (Institut français d’Haïti) en 1993, pratiquement en même temps que le monumental Oiseau Schizophone de son ami Frankétienne. C’est un roman spiraliste, qui s’épanouit en suivant la difficile genèse d’une symphonie écrite par le personnage principal : Régis Pierretin, dont les initiales évoquent René Philoctète lui-même. Régis est dans l’attente d’un mandat qui doit lui arriver de Manhattan. Duvalier est au pouvoir en Haïti et Philoctète, opérant par mise en abyme, cherche à vendre à Régis son recueil poétique récemment édité (effectivement paru en 1966 dans la Collection Spirale…) : Ces îles qui marchent. Apparaissent également Franck Étienne (alias Frankétienne), Anthony Phelps, Jean-Claude Fignolé, Marie Chauvet…
Usé par l’attente et les démarches vaines (il n’existe nulle part de « peuple acheteur de poésie »), Régis le personnage est fatigué, tout comme René l’écrivain, et on ne sait pas vraiment à qui attribuer cette remarque désabusée : « J’avais misé sur le rêve gigantesque des peuples. Sur la force motrice de la poésie. Je croyais à la vie. A l’éclatement des bourgeons. Au refus des rues d’être seules. D’être tristes. Je croyais à la course des matins. Au soleil de l’amour. Mais je me suis retrouvé sur un chemin de lassitude. »

Philoctète suggère finalement aux lecteurs de terminer eux-mêmes son livre ! (p.192). Clédor, le brasseur d’idées, est parti dormir et les innocents ont piétiné les rêves, sans rien comprendre.

S’il est l’homme de trois romans seulement (il en a écrit quatre en réalité, les deux autres sont Le huitième jour - honoré du Prix de l’an 2000 - paru en 1973 et un autre, demeuré inédit : Entre les saints des saints…), c’est vraiment dans la poésie que Philoctète a su donner sa pleine mesure. C’est là son espace de prédilection. Il a publié plus d’une dizaine de recueils dont Saison des Hommes (1960), Tambours du Soleil (1962), Margha (1961), Promesse (1963), Et caetera (1967), Ces îles qui marchent (1966), Caraïbe (1982), Herbes Folles (1982)… mais beaucoup de textes n’ont pas encore été rassemblés. René Philoctète a également écrit quelques œuvres dramatiques qui ont été représentées à Port-au-Prince : Monsieur de Vastey, Rose Morte (1964), Boukman ou l’Échappé des Enfers, Les Escargots (1965)…

Pour être exhaustif, citons aussi des nouvelles : Les fiancés du maquis de Château, La petite sœur aux cheveux corbeau, Les alouettes du miroir, Fleurs de quénépiers et mariage d’enfants, Le Président et les ballons stupides, parues dans le recueil intitulé Il faut des fois que les dieux meurent …, en 1992.

Philoctète s’est montré extrêmement actif au sein des divers groupes artistiques auxquels il a appartenu et qu’il a contribué à fonder, citons Haïti-Littéraire, avec Roland Morisseau, le peintre et poète Davertige, Serge Legagneur, Auguste Thénor, Anthony Phelps et surtout le Mouvement Spiraliste avec ses deux amis, Jean-Claude Fignolé et Frankétienne. Il a su s’approprier l’héritage de son pays pour le mettre en valeur, travailler la pâte de ses mots avec le levain de son alchimie. Il a su montrer – et les générations montantes de poètes haïtiens s’en souviennent !- qu’il fallait « écrire comme si tout s’animait autour de soi d’un vaste chant, d’un feu multiple, comme si chaque objet se déplaçait, prêt à vous rendre le témoignage de sa présence. Écrire pour être deux, être mille et savoir qu’au bord de la lampe où vous vous consumez, il y a d’autres têtes à se regarder, d’autres bouches à se prendre et qu’au bout du compte votre chaleur se multiplie. » (in Caraïbe éditions Mémoire, 1995)

René Philoctète n’aura connu qu’une maigre reconnaissance internationale en allant recevoir un prix en Argentine peu de temps avant sa mort. Il est pourtant de ceux qui resteront au panthéon des poètes et dans la mémoire des hommes. Debout face à ce Soleil ô.

Philippe BERNARD


René Philoctète est né à Jérémie en novembre 1932. Saison des hommes, sa première œuvre, paraît en 1960. En 1961, il écrit un long poème où il chante l’amour pour sa femme, Margha, qui paraît avec une préface d’Anthony Phelps. 1962 : Les tambours du soleil (Imp. Des Antilles) ; 1966, Ces îles qui marchent Collection Spirale (Réédition Mémoire, 1992) ; Et caetera… 1967 (Réédition Fardin, 1974) ; Caraïbe, Collection Nouvelle Haïti Littéraire, Cahier n° 1, 1982, (Réédition Mémoire, 1995).
René Philoctète s’est aussi essayé au théâtre (Mr de Vastey, Boukman ou l’Échappé de l’enfer, Les Escargots…). Même s’il est avant tout un poète, il est aussi romancier, nous retiendrons surtout ses deux romans-spirales : Le Peuple des Terres Mêlées (Deschamps, 1989) et Une saison de Cigales (Conjonction, 1993). Il a également produit une nouvelle en 1992, Il faut parfois que les dieux meurent.
Marié en 1961, il a quatre enfants. Contraint à l’exil, il est parti au Canada en 1965 mais n’y est resté que quelques mois. Rentré au pays, il a travaillé dans le collège de son ami Frankétienne dans la quartier de Bel-Air comme professeur de littérature. Il est l’un des fondateurs du Mouvement Spiraliste avec Jean-Claude Fignolé et Frankétienne.
René Philoctère est mort à Port-au-Prince le 16 juillet 1995.