Ceux d’ailleurs : Charles Najman, "Haïti, Dieu seul me voit" (1995)

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Haïti, Dieu seul me voit , Charles Najman, éditions Balland, collection Le Nadir, en 1995.

Et dans notre série consacrée à la littérature haïtienne, « les écrivains d’Ailleurs », c’est Charles Najman qui prend le relais : journaliste de presse écrite (Le Monde) et réalisateur pour la télévision (Arte, France 3, La Sept…), puis pour le cinéma Les illuminations de Mme Nerval (1999), Royal Bonbon (Prix Jean Vigo 2002), en 2004 il réalise un important documentaire : Haïti, la fin des Chimères ?
Mais le livre dont je veux parler ici est un récit très touffu et extraordinairement documenté : Haïti, Dieu seul me voit. C’est le vodou qui va lui servir de guide pour une traversée tumultueuse de l’histoire d’Haïti. Rien de convenu dans son ouvrage, il badigeonne au contraire de couleurs violentes l’image macabre que cette religion véhicule encore dans l’imaginaire européen. Son écriture calque artistement « la cohue, la pagaille, le bordel haïtien, ce mélange anarchique de ruse, de rire, d’insubordination et de détresse » (p.8). Najman est -littéralement- possédé par son sujet, on songe immédiatement, à le lire, au chevauchement du possédé par son loa. Mais il demeure toujours conscient des échos littéraires qui lient Haïti à la France et à toute la Caraïbe. Fraternisent ainsi le Victor Hugo de Bug-Jargal et le Césaire de La tragédie du roi Christophe, le Carpentier du Royaume de ce monde et le Kleist des Fiancés de Saint-Domingue.

Najman s’emporte et nous entraîne à sa suite dans une avalanche d’anecdotes qui rendent à merveille l’atmosphère haïtienne. Il aime le célèbre hôtel Oloffson, « c’est pour moi un luxe inouï, un privilège unique d’occuper seul cet hôtel aux accents mythiques » ; mais il se moque en même temps gentiment des journalistes en mal de copie « choc » qui viendront y séjourner comme dans un bastion. Il est certain que Frankétienne doit considérer Najman comme un écrivain spiraliste, le tourbillon de sa trajectoire ne cesse de rebondir d’un sujet à l’autre, effleurant les uns, décortiquant les autres, revenant sans cesse butiner dans des lieux cent fois visités, mettant brusquement en lumière un aspect d’analyse pour le laisser dériver à nouveau dans l’ombre. Comme une boulimie d’images. Pour lui, c’est la peinture qui manifeste le mieux l’âme haïtienne
« Les conditions misérables dans lesquelles vit la population haïtienne sont si tragiques que pour y échapper, il lui faut basculer, fuir dans l’imaginaire inépuisable des rites du vaudou. La peinture a été le moyen qu’a pris le peuple pour se reconnaître. Avec un peu de couleur et une surface plate, les Haïtiens ont fait éclater les carcans. La peinture est ici un phénomène incomparable. » (p.22)

Pour l’amateur européen, la peinture haïtienne est de facto « naïve », Najman interroge de nombreux peintres pour éradiquer ce mythe blanc une fois de plus réducteur. L’un d’eux profère d’ailleurs un constat à méditer

« Ma peinture s’intéresse à l’invisible. »

Faut-il vraiment être haïtien pour voir l’invisible ? Et le rendre avec des pinceaux ? Tout devient sujet d’insurrection pour l’enquêteur enfiévré, il s’élève contre la tentative de « folklorisation » du vodou par les élites dirigeantes, contre la « pétrification de l’identité des pauvres », la corruption de la valeur du rêve à seule fin de le téléguider vers les biens de consommation encore plus superflus dans un tel pays, la virulence toujours active d’un capitalisme à la Zola, les machinations sournoises des sectes états-uniennes déguisées en amies-du-peuple, la fascination du dollar, bref : Najman est amoureux d’Haïti, il est un mutant plus haïtien que s’il était né natif de l’Artibonite
« […] perdu au fond d’un bidonville, je ressens soudain l’étreinte d’un pays disparu. Haïti est « une France aux cheveux crépus », « une greffe de parisianisme sur la barbarie africaine » disaient les américains au début de ce siècle. Ils ne croyaient peut-être pas aussi bien dire… Quant à moi, c’est cette France-là que j’ai définitivement adoptée. » (p.52)

Ce qui est particulièrement intéressant dans l’écriture de cet épidermique, c’est qu’elle montre clairement les propres fluctuations du peuple haïtien ; ainsi l’on sent bien la fascination voilée qu’exerce sur lui le personnage d’Aristide lors de l’interview qui lui est accordée. Nous sommes donc au début de l’année 1991, Najman relate, page 57, le coup d’état du duvaliériste Lafontant (6 janvier). Aristide sortant vainqueur de cet épisode, son aura personnelle s’en trouve singulièrement augmentée. De plus, l’élite intellectuelle port-au-princienne déteste ce petit curé parvenu au faîte de l’État. Si l’on applique le mécanisme du syllogisme, Najman se méfiant de l’élite manifestera donc d’autant plus de sympathie pour Titid.

Si l’histoire du pays l’émerveille, il doit, pour se sentir totalement adopté, subir l’expérience de la possession vodoue. Dans la partie intitulée « À la recherche de Bois-Caïman », il nous raconte cette aventure dans laquelle il voulait d’abord se montrer discret mais il entra « finalement à l’intérieur du sanctuaire comme un éléphant dans un magasin de porcelaine vodoue… ». Haïtien d’adoption, Najman se laisse entraîner dans la danse rituelle tout en restant conscient « de l’incongruité de notre gesticulation » (p.167). Mais finalement, le résultat recherché se fait sentir
« J’ai l’impression de vivre ce que chacun a sans doute un jour rêvé : éprouver le sentiment d’une puissance inconnue… »

Cette première expérience sera suivie d’autres qui lui feront gravir peu à peu les échelons. Il aura même l’honneur de devenir un instant le confident d’un puissant vieillard qui se joint brusquement à une procession organisée par une prêtresse célèbre, Manbo Inan. Au creux d’une forêt, « fragment d’utopie caraïbe dans le désert de l’Artibonite », la procession atteint une boucle de rivière et Najman assiste « médusé à la transformation spectaculaire d’un vieillard en poisson. Il semble flotter dans un rêve liquide.[…] Puis, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson hors de son élément, il se jette dans la rivière. À présent, ses bras sont tantôt nageoires, tantôt ailes de papillon. Son visage extatique prend l’éclat particulier d’un ange du hasard touché par la grâce » (p.175).

Le nouvel initié se rend parfaitement compte que ses « réflexes occidentaux ne répondent pas à la situation » mais il mesure également la distance qui protège le vodou de toute attaque d’un pouvoir politique quelconque : « Quant à Aristide, aussi populaire soit-il, son autorité s’arrête à la porte du sanctuaire. Ici, l’État est tout simplement absent ». Et Najman prend plaisir à nous représenter diverses expériences comme celle du voyage sous l’eau de la demoiselle D.D. Magritte : un an d’apnée et une réapparition rien moins que miraculeuse. On se souvient ici d’une expérience similaire vécue par le personnage d’Hortense dans Mère-Solitude d’Émile Ollivier.

Najman va s’aventurer très loin en territoire onirique, jusqu’aux limites définies par Frankétienne comme « les parapets de la folie ». Il revisitera la période de la Révolution française et, dans « un énorme délire syncrétique », il mêlera Baron Samedi et Camille Desmoulins… il opposera Sonthonax aux « aristocrates de l’épiderme »… il suggèrera « la présence clandestine en Haïti de Louis XVII, le Dauphin du roi Louis XVI »… il agitera furieusement le bouillon des préjugés de couleur en tenant à la main le brûlot de Frantz Fanon Peau noire masques blancs… il secouera l’arbre des certitudes : « pendant que les Noirs songent à une Afrique imaginaire, les mulâtres rêvent à une France mythique »… il ressuscitera un scénario d’Eisenstein consacré à Dessalines, Le consul noir… il célèbrera les Polonais négrifiés par Dessalines pour avoir refusé l’ordre de Leclerc de massacrer six cents Noirs captifs à Cazale… Najman s’enthousiasme, il magnifie son pays… il voit, bien sûr, « le malheur béant », mais il croit surtout en « une vitalité intacte ».

Philippe BERNARD