Ceux du dehors : Dany Laferrière, "L’énigme du retour" (2009)

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L’énigme du retour , de Dany Laferrière, éditions Grasset 2009

S’il n’y a qu’un mot en commun avec le titre du premier texte de Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, la fraternité d’écriture, elle, va beaucoup plus loin. Clin d’œil en forme d’hommage, même si Césaire, lui, savait pourquoi il revenait au pays natal. Le retour de Dany en Haïti a des raisons plus troubles.
Le livre, conçu en deux parties d’inégale longueur, commence (et s’épanouira « inattendûment » dirait Césaire), comme un poème. Et dès la première image, en une strophe de cinq vers libres, la madeleine de Proust nous remémore violemment l’incipit célèbre « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile. » du roman d’Albert Camus, L’étranger. Curieux cocktail que ce Césaire-Camus, et pourtant, évident. Dany, vient d’apprendre la mort de son père

La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
Que tout homme d’âge mûr
Reçoit un jour.
Mon père vient de mourir.

Dany se sent doublement étranger. D’abord, quand la nouvelle l’atteint, lui, Haïtien, se trouve au Canada. Ensuite, ce père, exilé lui aussi, qui lui revient d’un coup par sa mort, est devenu au fil du temps, lui aussi, un étranger pour son fils. Ce récit au goût assurément autobiographique se déguise en roman au fil des pages mais la réalité frémit à chaque page comme une peau léchée par les flammes. Et cette forme d’écriture en vers libres nous rappelle que presque tous les écrivains haïtiens ont débuté par des poèmes. Dany, en retournant au pays, reprendra tout à l’envers et finira par écrire « son » poème. Ce sera sa façon de renaître ainsi en écrivain haïtien consacré !

La première partie du roman (qui en compte deux, comme L’étranger de Camus), s’intitule « Lents préparatifs de départ ». En effet, Dany met du temps à se décider à ce retour pourtant inéluctable, il faut qu’il rentre là-bas. Et surtout qu’il y ramène le souvenir de son père. Soixante cinq pages exactement. Mais les évidences que l’on a mis des années à ensevelir sous la neige peuvent malgré tout resurgir à la conscience. Et si l’on connaît la bibliographie de Dany Laferrière, on sent que la boucle est bouclée. Cette Énigme du retour pourrait bien mettre le point final à cette « autobiographie américaine » comme il qualifie lui-même cet ensemble romanesque. D’ailleurs, qu’est-ce qui le lie à ce père ? Ce souvenir flou forgé à partir d’une photo antique, trésor gardé par une mère attentive et sur laquelle l’enfant a d’abord remarqué cette si vivante poule noire qui picore à l’avant-scène ? En fait, ce père parti loin, a vécu seul, sûrement désespérément seul, et il est mort seul dans une petite chambre de Brooklyn. Dany peut enfin le rencontrer, il ne peut plus se sauver à l’autre bout du monde. Et c’est ce souvenir qu’il faut charrier jusqu’au pays natal. Même si Dany sent qu’ « aujourd’hui la glace l’habite presque autant que le feu ».

Dès le début de la deuxième partie, intitulée « Le retour », Césaire est obligé de faire une petite place à Lanza del Vasto. Ainsi le pèlerin qui remonte aux sources vient-il enrichir le griffonneur de cahier. Dany aspire à la sérénité, il n’a plus besoin de colère : elle s’est éteinte d’un coup. Il est en Haïti, il est rentré au pays. Sa mère est là, bien sûr, et il la revoit encore, seule, « danser sa tristesse vers cinq heures de l’après-midi » et l’on entend au même moment le fatidique « A los cinco de la tarde, Eran los cinco en punto de la tarde » de Lorca inaugurant son « Llanto ». Dany préfère la distance, il ne peut s’empêcher de demeurer un nomade : aussi vit-il à l’hôtel, comme un qui n’est que de passage. Un qui va repartir, comme un oiseau migrateur. Lorsqu’il décide d’aller rencontrer ceux qui ont connu et aimé son père, il emmène avec lui son neveu. Ce dernier devient un témoin de l’aventure, quelqu’un de la famille qui, plus tard, pourra dire. Car Dany remonte la piste du temps comme certains remontent des horloges. Il retrouve des amis d’enfance et d’autres qui voudraient se faire passer pour tels. Il n’est plus sûr de rien. Pas même de sa capacité de résistance. Alors, Césaire et les autres ne suffisent pas, il lui faut Jacques-Stephen Alexis et son Vieux Vent Caraïbe, le diseur secret de contes enchantés. Plus son voyage avance, plus Dany se rend compte qu’ « on ne peut être haïtien qu’hors d’Haïti ». Mais il s’accroche à son pèlerinage et il retrouve un ami de son père, un peintre, un activiste, toujours bien vivant. Qui lui renvoie une image singulière de ce père secret. Et peu à peu, Dany va se rapprocher de ce fantôme, et il va prendre conscience, à travers cette expérience d’exil et de retour, de l’ianité de la notion de territoire. Mais il ira quand même jusqu’à Baradères, le patelin de son père. S’endormir dans le cimetière, renouer les liens par le truchement de la petite poule noire, revenue elle aussi de la photo antique, et tout le monde au village a reconnu Windsor K., le père de Dany. Tout est en ordre pour le dernier sommeil.

Dany peut poser son stylo ou enfermer dans sa malle la vieille Remington 22, l’arme miraculeuse de son premier roman. Ainsi se clôt cette quête du père, après les éclats de voix, les bouts de vie, les lambeaux de souvenirs d’hommes qui veulent se taire. Ce père, pour Dany, est d’abord leur ami mort et eux, survivants, ne veulent plus rien partager, sauf quelques miettes. C’est un retour pour rien ou presque, juste de petites gens à la croisée des chemins, mais qui sont là, bien vivants, et qui regardent Dany, comme un homme sans son père. C’est tout. Mais avec beaucoup d’amour.

Philippe BERNARD