Karla Suarez reçoit le prix Carbet 2012

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PRIX CARBET 2012 : LA DÉCLARATION DU JURY

L’œuvre que le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde a décidé d’honorer cette année, se situe dans la lignée de ces créations tendues vers un désir puissant : celui de redonner une juste place à des pays que l’on oublie souvent dans le concert disharmonieux du monde. Pays des limbes, pays des marges, mais pays qui n’en sont pas moins, de par leur très précieuse résonance humaine, le cœur vivant, le cœur battant.

Notre choix témoigne d’une fidélité à l’esprit de celui qui fut durant de longues années le président de ce jury, M. Édouard Glissant ; mais il constitue aussi le signe d’un hommage rendu à un exemple de résistance, d’endurance, de lucidité, le don d’une joie et d’une douleur de vivre portées à leur plus vive incandescence.

Ce roman trace une histoire personnelle entrelacée dans la dense épaisseur de cette nouvelle histoire qui aujourd’hui relève de la rencontre et des oppositions de toutes les histoires et les récits du monde.

Cette œuvre nous vient de Cuba.

Cuba une fois encore.
Cuba le pays de José Marti, d’Alejo Carpentier, de Nancy Morejon, de Leonardo Padura, et de tant d’autres encore.

Cuba de toutes les endurances, décentrée des grands courants du monde, des tempêtes et tumultes des mondialisations. Cuba qui dans ce roman devient la matrice paradoxale d’une invention déterminante : celle du télégraphe et du téléphone — dans un pays qui aujourd’hui traverse sa propre modernité suivant un pointillé de coupures régulières - celles de l’électricité, et celles du téléphone.

Cuba donc, de tous les paradoxes.

Dans l’archipel du monde, cette île semble isolée, mais voilà : l’œuvre d’art, l’émergence artistique montre l’infini des liens qui la relient, comme des fils insécables, comme des fils nourrissants, à ce monde même qui l’ostracise.

Dès lors,

CONSIDÉRANT que dans une langue simple, un discours partageable, une écriture très vive, la romancière a su remonter le fil de ces histoires pour explorer les particularités de la posture cubaine, le vécu de ces êtres étonnants demeurés dans leur île comme au cœur d’un destin ;

CONSIDÉRANT qu’elle a mobilisé un talent très singulier où l’émotion et le lyrisme sont tenus par une immense pudeur, mais affleurent discrètement dans la saisie de ces vies singulières, dans la narration des existences ambiguës ou complexes, et dans l’à-peine dite misère des illusions longtemps conservées ;

CONSIDÉRANT que la romancière a excellé dans l’art d’exhausser son pays aux lumières pleines de la reconnaissance, dans un moment du monde où les consciences des Centres, leurs orgueilleux aveuglements, n’ont, paradoxalement, jamais été aussi exacerbées ;

CONSIDÉRANT qu’elle a su, de bout en bout, tenir en haleine, étonner et surprendre, dans les dédales des relations, des vécus intimes, des quartiers de la ville, et des temps inaccordés de des histoires qui se mêlent ;

CONSIDÉRANT qu’à chaque borne, chaque tournant, l’ardente formule de la débrouille cubaine, dressée contre les modèles économiques les plus tyranniques, se montre joyeuse, très vive, et toujours triomphante ;

CONSIDÉRANT que la romancière nous a fait pénétrer le corps puissant de l’esprit, de l’intelligence des hommes et des femmes de Cuba : inventeurs, médecins, découvreurs, artistes, poètes et créateurs, qui tous renouvellent la matière poétique de l’existence elle-même, nous l’imposant comme une grâce, une vertu cardinale, qui dessous les mises en quarantaine, dessous les embargos, innerve l’âme cubaine, jusqu’à en faire une source de jouvence et d’espoir face aux vieux-continents ;

ainsi
le jury
à l’unanimité
décerne le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde de l’année 2012 à

Madame Karla SUÁREZ
pour son roman « La Havane, Année zéro »

Tunis, le 14 décembre 2012.


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