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« Où est Moussa ? »

Hommage à Moussa Konate par Michel Le Bris
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Michel Le Bris et Moussa Konate lors du dernier festival Etonnants Voyageurs à Bamako en 2010.

Il se dissimulait derrière son sourire, sa nonchalance feinte, sa manière élégante, toujours, de se mettre en retrait, mais il y avait en lui une infinie tristesse, que savaient ses amis, et une révolte, aussi. Contre les faux semblants et les discours commodes, les postures victimaires, les tiers-mondismes faciles. Contre tout ce qui, traditions, corruption, religions, paraissait condamner l’Afrique au malheur. De là, sans doute, cette distance qui lui était comme une seconde nature, de se sentir toujours à côté, en porte-à-faux par rapport aux siens, avec ce sentiment d’appartenir à une génération qui avait failli, incapable de prolonger les utopies des Indépendances, et plaçant du coup ses espérances dans celle qui suivrait, tout en sachant qu’il n’en serait pas, mais consacrant toute son énergie à la faire advenir – jusqu’à sacrifier pour une part sa carrière d’écrivain…
Je l’aimais. Nous l’aimions tous. Et la nouvelle génération des écrivains africains sait ce qu’elle lui doit.
Pas plus lui que moi nous n’imaginions, et moins encore Yves de la Croix, le directeur du Centre culturel français de Bamako qui nous avait réunis au printemps de l’an 2000, ce qui allait découler de notre rencontre. Je venais de découvrir que j’étais en fait le seul invité d’une petite manifestation du CCF, que son directeur avait baptisée « Etonnants Voyageurs », on me promettait une rencontre avec un Moussa Konaté qui jouait les hommes invisibles, « où est Moussa ? » s’inquiétait l’un, s’inquiétait l’autre, levant les bras au ciel, mais d’évidence pas plus étonné que ça de son absence – occupé, je devais le découvrir plus tard, à faire imprimer un petit journal sur l’événement, dans les rares intervalles entre les coupures de courant. Il avait surgi quand on ne l’attendait plus, brandissant son journal. Pourquoi, sans nous connaître, avions-nous sympathisé dans l’instant ? Toujours est-il que nous nous étions quittés peu après en nous promettant de monter au plus vite une édition d’Etonnants Voyageurs à Bamako, organisée conjointement par lui et nous. Et le brave Yves de la Croix ne s’attendait sûrement pas à ce qui allait suivre : là où il s’attendait à une petite dizaine d’écrivains, l’année suivante, le déferlement de toute une génération nouvelle.
Il la pressentait, l’espérait : elle était là, surprise elle-même de se découvrir à travers des débats passionnés, pour de pas dire de monumentales engueulades avec la génération précédente : Kossi Effoui, Abdourahmane Waberi, Fatou Diome, Sami Tchak, Alain Mabanckou, bien d’autres encore, tous encore inconnus, ou presque, étonnés de se découvrir, débat après débat, bien plus de points communs qu’ils n’imaginaient. Une formidable aventure naissait là, qui allait se prolonger, s’amplifier de festival en festival : au bout de 3 ans, une grande édition à Saint-Malo capitalisait tout ce qui s’était ainsi édifié – la nouvelle littérature africaine était lancée.
« Où est Moussa ? » – la phrase rituelle, répétée des dizaines de fois par jour. Où est Moussa ? Pour qu’enfin il réponde aux journalistes partis à sa recherche, et qu’on lui rende hommage, le mettre en lumière – et, pour être tout à fait franc, pour qu’il nous éclaire un peu, aussi, sur ce qu’il avait, ou pas, organisé. Mais il n’était pas là, parti on ne sait où, professant que les choses, de toute manière, finiraient par s’organiser toutes seules, ce que j’avais du mal à lui reprocher, moi-même ayant développé une théorie très fine sur les vertus auto-structurantes du chaos. Et puis il réapparaissait, comme s’il glissait entre les êtres et les choses, un sourire au coin des lèvres teinté de mélancolie, avant de s’éclipser de nouveau. Un peu à distance, toujours : cette génération qu’il contribuait à mettre en lumière, en même temps n’était pas la sienne, précipitait son effacement, bousculait dans son effervescence ce à quoi, malgré tout, il tenait.
Il nous avait fallu insister, Patrick Raynal et moi, et insister encore pour le convaincre de reprendre la plume, et son personnage de l’inspecteur Habib – comme s’il s’était persuadé que la suite appartenait aux autres, à cette génération qui déferlait maintenant et que sa tâche était d’abord d’éditeur, malgré les difficultés, et de passeur, à travers le festival. L’Assassin du Banconi et l’Honneur des Keita devaient paraître en Série noire en 2002 : rien moins qu’un Tony Hillerman africain…
Il n’était pas à nos côtés, à Brazzaville, en février dernier – pris par la promotion en Espagne d’une traduction de ses romans. Mais désolé aussi d’avoir du se résoudre à renoncer au festival malien qui lui était – qui nous était – si cher : cette décision d’arrêter l’aventure, nous l’avions prise en commun, le cœur navré, deux ans auparavant devant l’évidente incurie des autorités maliennes. Et la tragédie qu’allait vivre le pays peu après l’avait désespéré : Mali, ils ont assassiné l’espoir écrivait il déjà en 2000, dans un essai contre le régime de Moussa Traoré, déjà prophétique – il n’avait pas imaginé, malgré tout, à quel point…
« Où est Moussa ? ». Il sera dans ses livres, désormais, dans la mémoire gardée par tous de l’aventure commune à Bamako. Je n’aurai plus, les membres de l’équipe n’auront plus, à courir de couloir en couloir à sa recherche. Puisque je sais qu’il sera à chaque instant à nos côtés en juin prochain, à Saint-Malo.

Michel Le Bris

À lire également : Abdourahman Waberi, Tahar Bekri, Dany Laferrière, Alain Mabanckou, Sami Tchak… ils l’ont de maintes fois côtoyé lors des festivals Etonnants Voyageurs, à Bamako bien entendu mais aussi à Saint-Malo ou encore à Port-au-Prince. Ils lui envoient quelques mots.

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