L’homme qui vit

Par Yvon Le Men
image

Ils ne savent pas, ils sont heureux. Qui Claude Vigée qualifiait-il ainsi ? Claude qui porte son nom en bandoulière, mais comme un chasseur désarmé. Vigée, je vis, vie j’ai. De cochons, il parlait de cochons. Roses, je n’écrirai pas comme les blés, mais presque ! Nous étions ensemble depuis la veille au soir, lui, moi et Evy, sa femme bien aimée. Nous nous promenions et c’est en traversant un champ de trèfles, blotti derrière ma maison, que nous découvrîmes ces fameux cochons, propres comme des sous neufs. Et heureux de vivre, semblait-t-il. Ils ne savent pas, ils sont heureux. Mais que ne savent-ils pas qu’il sait lui, Claude Vigée, l’homme qui vit ? Tout le malheur des siècles passés et des siècles à venir, mais aussi toute sa beauté quand elle danse sur l’abîme. Voilà, voici ce qu’il pointe depuis soixante-dix ans, depuis sa première lutte avec l’ange, au bout de son stylo chargé d’encre et de mots.
Les titres de ses livres tournent en permanence autour de ces noms capitaux : danse, abîme, lutte, ange, heure, terre, vie, passage, lucarne, étoile, père. Des noms de terre mélangés au ciel auxquels, il offre, à défaut de durer, un séjour, parmi nous les vivants, pour que nous les incarnions.

Je me souviens, comme d’un appel d’air, de l’instant où il m’ouvrit sa porte et où je franchis le seuil de son appartement, de son visage. D’emblée, je rentrai dans ses yeux. Dans sa voix. Comme souvent, depuis ce moment-là, nous partagerons gâteaux et café. Nous ne referons pas le monde, nous l’écouterons venir de loin, de très loin. De la chute du dernier temple, là-bas à Jérusalem. De la destruction de Jéricho, des trompettes du même nom, de la manne et de la rosée qui brillaient dans le désert et de Moïse dont il me citera le nom plusieurs fois durant l’après midi. Moïse, notre père à tous ! Nous l’écouterons venir de près, de très près, des orties noires qui poussent toujours sur les talus de son adolescence en Alsace et qui fut stoppée net par les Nazis. Ce sont eux, m’affirmera-t-il ce jour-là, qui ont fait de moi un juif.
De l’Ancien Testament, je ne connaissais que les récits de mon enfance. Je les écoutais, bouche bée, à la messe obligatoire du dimanche. Je les préférais à ceux des Évangiles. A part le conte merveilleux de la naissance de Jésus, ses miracles en tant que récits ne me touchaient pas encore. Et sa mort me donnait le cafard. Ses paraboles me semblaient trop abstraites. Ce n’est que plus tard que je perçus la force de frappe des Évangiles. Dans l’Ancien Testament, c’était comme dans les westerns, œil pour œil, dent pour dent. On saignait, on se vengeait, on aimait. Moïse contre Pharaon, Charlton Heston contre Yul Brynner. Ce n’était pas tous les jours dimanche dans le vieux livre, même le dimanche. Par la voix de Claude, je retrouvai l’Ancien testament à cœur ouvert, porte ouverte, commentaire compris. En particulier celui du passage où Moïse, noir de colère, balance contre la foule des idolâtres — ses frères —, les Tables de la Loi. C’était mon interprétation, influencé que j’étais par le film Les Dix Commandements. Claude m’en offrit une autre. Privées d’écoute, ces dix paroles ne sont que des paroles en l’air, ces tables ne sont que des pierres. Inaudibles, elles tombent des bras du prophète de leur seule pesanteur. Moïse ne les jette pas.
J’ai souvent écouté, avec gourmandise, Claude commenter le livre des livres jusqu’à la moindre virgule, le moindre silence. J’ai tendu mes nerfs pour avoir l’oreille bien creusée et, à mon retour d’Haïfa en octobre 2008, j’ai poursuivi mes questions jusque dans le noir ; le noir des attentats, le noir des injustices infligées aux Palestiniens. Là-bas en Terre Promise. Promise à qui ? Promise à quoi ?
Claude a eu dix-huit ans en 1939. La même année, il est tombé amoureux et est entré dans la Résistance où il a inventé son nom. Aujourd’hui, il traverse les rives de ses quatre-vingt-huit ans. Un jour de janvier 2007, Evy est partie de l’autre côté du temps.

Elle est morte dans mes bras
dit mon vieil ami
mais avant dans ses yeux
et avant dans son corps

par où tout s’est passé
dans son corps
par où tout est parti

par ses poumons
sa gorge
sa tête

par l’atome
puis l’intérieur de l’atome
et par ce qui encore se divise

puis ce qui résiste à la division
la présence de celle qui n’est plus

et qu’on appelle l’absence
et qui s’appelle Evy.

Il en faut des oreilles
et des bouches

pour faire traverser le pont aux mots
des douleurs.

Je ne suis pas désespéré
tu me connais
je souffre

mais si la présence
en moi
résiste

alors je continuerai
nous continuerons

dit
mon vieil ami

avec qui je viens de parler
d’elle

et qui vient de m’inviter chez nous
comme il continue à le dire

chez elle sans lui

chez lui sans elle
qui parle d’elle
qui était avec lui

pendant toute une vie
toutes deux vies.

Je ne veux rien changer dans l’appartement
je veux son odeur dans l’odeur du bois
de l’armoire

je veux que tout reste comme avant
car rien n’est plus comme avant

je veux être
parmi elle

dans notre appartement.

Je connais cette armoire. Claude l’a ouverte devant moi. Il m’a montré la robe et le manteau qu’Evy portait les bons et les mauvais jours. Il m’a dit qu’il lutterait vaillamment contre les mites féroces qui dévorent la laine et les souvenirs. Il a envisagé ce combat dès la sortie du cimetière. Je suis vivant. Vie, j’ai et je vais défendre les habits d’Evy. Il m’a préparé à manger. Il n’avait pas cuisiné depuis leur mariage. La nourriture, trop abondante, venait du grand magasin d’à côté. Il picora, je mangeai, trop, pour lui faire plaisir. Il allait devoir vivre seul, entouré de leurs images. J’étais bouleversé par sa nouvelle solitude. Je connais ce mot-là par cœur et depuis longtemps, très longtemps. Je sais le bruit qu’il fait avec son silence. Ce bruit ne quitte jamais Claude, même en voyage.
Je me souviens de cette chambre d’hôtel à deux lits dont un grand. Quand au matin, je le réveillai, je le découvris allongé dans le petit. Je ne peux plus dormir dans un lit à deux places depuis la mort d’Evy, me confia-t-il en se levant. Ce même jour, une tempête menaçait le Festival Etonnants Voyageurs. Claude était l’un de nos invités. Le train de Paris attendait le signal du départ. Les valises étaient prêtes. Seule celle de Claude, la plus modeste, n’était pas avec les autres. Elle était dans ses bras, serrée comme un enfant. Qui vraiment voudrait la voler ? Je le rassurai. Il la déposa au milieu des autres. Tout à coup, une image brisa la vitre des apparences : un train, un juif, une valise.

Le jour des cochons heureux, nous avions poursuivi notre promenade jusqu’à la mer. Evy jouait devant nous avec les vagues. Claude et moi parlions de rien, de tout. Tu as vu comme elle est heureuse ? chuchota-t-il dans mon oreille droite légèrement rougie par le vent, on se croirait avant guerre. Jamais un visiteur ne m’avait parlé de mon pays avec autant de plaisir, de joie, de reconnaissance.
Le bleu de la mer rejoignit le bleu du ciel dans le noir de ses yeux.

Yvon Le Men, extrait de Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public, Flammarion, 2012